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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2405547

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405547

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405547
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2024, Mme B A, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 2023-OTE 68 du 3 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a désigné le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'arrêté est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'une insuffisante motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- le préfet aurait dû prononcer son admission exceptionnelle au séjour ;

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée de l'illégalité du refus de titre de séjour, d'une méconnaissance de son droit à une vie privée et familiale s'exerçant désormais en France et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée de l'illégalité des décisions sur lesquelles elle repose ;

- cette mesure est entachée d'une erreur de droit, à raison de la base légale sur laquelle elle a été prononcée ; aucune substitution de base légale n'est possible, les garanties n'étant pas les mêmes ;

- elle est entachée d'une méconnaissance de son droit à une vie privée et familiale s'exerçant exclusivement en France et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par ordonnance du 31 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 5 septembre 2024.

Le 9 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la substitution de base légale, l'interdiction de retour sur le territoire français devant être fondée sur l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Letellier,

- et les observations de Me Huard, représentant Mme A ; le préfet de l'Isère n'est ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante de nationalité gambienne, âgée de 29 ans, déclare être entrée en France le 19 juillet 2019. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 30 novembre 2020. Le 17 février 2021, elle a fait l'objet d'une mesure d'éloignement devenue définitive. Le 21 mars 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 3 juillet 2024, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai de trente jours, a désigné le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'arrêté attaqué :

4. En premier lieu, par un arrêté du 15 avril 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de l'Isère a donné délégation à Mme D C, directrice de la citoyenneté, de l'immigration et de l'intégration, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision manque en fait et doit être écarté.

5. En second lieu, l'arrêté attaqué énonce, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles il repose. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté. Il ne ressort ni de cet arrêté ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet de l'Isère n'aurait pas examiné la situation de Mme A avant de prendre l'arrêté attaqué.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.

7. Mme A réside en France depuis 2019. Célibataire et sans charge de famille, elle conserve des attaches familiales en Gambie où résident ses parents et ses frères et où elle a vécu l'essentiel de sa vie. En France, elle ne dispose d'aucune attache familiale. Si elle fait preuve d'une réelle volonté d'insertion par l'apprentissage du français, de l'informatique et par le sport et qu'elle dispose d'attestations de sympathie et d'une promesse d'embauche, cela n'est pas suffisant pour caractériser une insertion dans la société française, tandis qu'elle n'a pas exécuté une précédente obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 21 mars 2023. Dans ces conditions, le préfet de l'Isère n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, sa décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. En second lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

9. L'intéressée se prévaut des raisons religieuses pour lesquelles elle a quitté la Gambie. Toutefois, cela ne constitue pas une circonstance exceptionnelle d'admission au séjour au titre de la vie privée et familiale mais un motif de protection au titre de l'asile. En outre et pour les motifs énoncés précédemment, sa volonté de s'intégrer en France et la promesse d'embauche dont elle se prévaut ne constituent pas une circonstance exceptionnelle d'admission au séjour en qualité de salarié. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus dans le cadre de l'examen de la légalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour, le moyen tiré de l'annulation, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision attaquée doit être écarté.

11. Pour les motifs déjà exposés ci-dessus, les moyens selon lesquels la décision obligeant la requérante à quitter le territoire français méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus dans le cadre de l'examen de la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de l'annulation, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision attaquée doit être écarté.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour [] ". Aux termes de l'article L. 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français [] ".

14. Par un arrêté du 17 février 2021, le préfet de l'Isère a obligé la requérante à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Il est constant que Mme A n'a pas respecté cette obligation et s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, de sorte que l'autorité administrative devait, pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français, se fonder sur l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, l'interdiction de retour sur le territoire français ne pouvait être prise sur le fondement de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

16. En l'espèce, dès lors que Mme A n'a été privée d'aucune garantie, le préfet disposant d'un pouvoir d'appréciation équivalent pour édicter une interdiction de retour sur le territoire français sur le fondement de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et alors que l'autorité préfectorale a examiné si Mme A justifie de circonstances particulières, il y a lieu de substituer cette base légale à l'article L. 612-8 retenu à tort pas le préfet.

17. En dernier lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point 7, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français d'un an est disproportionnée, ni qu'elle méconnaît le droit au respect de sa vie privée et familiale, ni qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

18. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et les conclusions de son avocat présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er :Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridique provisoire.

Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 :Les conclusions de Me Huard tendant à l'application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à Mme A, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Sauveplane, président,

- Mme Letellier, première conseillère,

- Mme Aubert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le rapporteur,

C. Letellier

Le président,

M. SauveplaneLa greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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