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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2405577

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405577

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405577
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSARL NOVAS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 juillet et 5 septembre 2024, M. E D, représenté par Me Combes, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé la destination ;

3°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 100 euros par jour, de lui délivrer un certificat de résidence algérien dans un délai d'un mois et une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 3 jours, à compter de la décision à intervenir ;

4°) d'enjoindre au préfet de supprimer toute mention le concernant au fichier Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive d'Etat.

Il soutient que :

L'arrêté dans son ensemble :

- est entaché de l'incompétence de son auteur ;

Le refus de titre de séjour :

- méconnait l'article L.233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

La décision d'éloignement :

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par trois mémoires enregistrés les 5, 10 et 27 septembre 2024, ce dernier non communiqué, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Aubert, premier conseiller,

- et les observations de Me Combes, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant algérien né le 3 juin 1988, déclare être entré en France en novembre 2014. Le 20 avril 2015, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par un arrêté du 16 juillet 2015, le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer le titre sollicité et l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours. Il a été marié du 24 juin 2014 au 17 décembre 2018 à Mme A, ressortissante espagnole, avec laquelle il a un fils, C, né le 21 janvier 2016. Il a obtenu un titre de séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante de l'Union Européenne du 1er juin 2016 au 31 mai 2017. Par un arrêté du 25 octobre 2019 dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif puis la cour administrative d'appel, le préfet de l'Isère lui a refusé le titre demandé sur le fondement de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. Le 28 octobre 2023, M. D a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L.233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 24 juin 2024, le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer le titre sollicité et l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Au regard de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions d'annulation :

3. D'une part, aux termes du 1 de l'article 7 de la directive n° 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres : " Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre Etat membre pour une durée de plus de trois mois : / a) s'il est un travailleur salarié ou non salarié dans l'Etat membre d'accueil ; ou / b) s'il dispose, pour lui et pour les membres de sa famille, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale de l'Etat membre d'accueil au cours de son séjour, et d'une assurance maladie complète dans l'Etat membre d'accueil; () ". Aux termes du 2 du même article : " Le droit de séjour prévu au paragraphe 1er s'étend aux membres de la famille n'ayant pas la nationalité d'un Etat membre lorsqu'ils accompagnent ou rejoignent dans l'Etat membre d'accueil le citoyen de l'Union, pour autant que ce dernier satisfasse aux conditions énoncées au paragraphe 1, points a), b) ou c). ".

4. D'autre part aux termes de l'article L.200-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par étranger entretenant des liens privés et familiaux avec un citoyen de l'Union européenne on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, ne relevant pas de l'article L. 200-4 et qui, sous réserve de l'examen de sa situation personnelle, relève d'une des situations suivantes: () 3° Étranger qui atteste de liens privés et familiaux durables, autres que matrimoniaux, avec un citoyen de l'Union européenne. " A ceux de l'article L.233-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les ressortissants étrangers mentionnés à l'article L. 200-5 peuvent se voir reconnaître le droit de séjourner sur l'ensemble du territoire français pour une durée supérieure à trois mois dans les mêmes conditions qu'à l'article L. 233-2. " Enfin, selon les termes de l'article. L. 233-2 du même code : " Les ressortissants de pays tiers, membres de famille d'un citoyen de l'Union européenne satisfaisant aux conditions énoncées aux 1° ou 2° de l'article L. 233-1, ont le droit de séjourner sur le territoire français pour une durée supérieure à trois mois. () " L'article L.233-1 du même code dispose : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie () "

5. Il résulte de ces dispositions qu'un citoyen de l'Union européenne ou ressortissant de l'Espace Economique Européen ne dispose du droit de se maintenir sur le territoire national pour une durée supérieure à trois mois que s'il remplit l'une des conditions, alternatives, exigées à cet article, au nombre desquelles figure l'exercice d'une activité professionnelle en France. Par ailleurs, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que la notion de travailleur, au sens des dispositions précitées du droit de l'Union européenne, doit être interprétée comme s'étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.

6. M. D, qui est le père de l'enfant C, de nationalité espagnole, est un étranger entretenant des liens privés et familiaux avec un citoyen de l'Union européenne au sens et pour l'application du 3° de l'article L. 200-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au regard des récapitulatifs mensuels établis à l'en-tête de la société Uber sur la période de juin 2020 à février 2024, le requérant démontre exercer une activité professionnelle réelle et effective en France au sens du 2° de l'article L.233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. La présente décision implique nécessairement mais uniquement, outre l'effacement des mentions le concernant au fichier Système d'information Schengen (SIS), que le préfet de la Savoie réexamine sa situation. Il sera enjoint d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin à ce stade d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Combes, avocate de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Combes de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er :M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 :L'arrêté du préfet de la Savoie en date du 24 juin 2024 est annulé.

Article 3 :Il est enjoint au préfet de la Savoie de supprimer les mentions le concernant au fichier Système d'information Schengen (SIS) et de réexaminer la situation de M. D dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 :L'Etat versera à Me Combes une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, à Me Combes et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Mathieu Sauveplane, président,

- Mme B F, première-conseillère,

- Mme Emilie Aubert, première-conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

La rapporteure,

E. Aubert

Le président,

M. GLa greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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