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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2405819

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405819

mercredi 14 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405819
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDAVID

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du 25 juin 2024 prolongeant le placement à l'isolement de M. C. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, compte tenu de l'ancienneté et de la continuité de la mesure depuis 2017, et qu'aucun des moyens soulevés (incompétence, insuffisance de motivation, vice de procédure, erreur d'appréciation, atteinte à l'article 3 de la CEDH) n'était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision. La requête a été rejetée sur le fondement de l'article L. 522-3 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 juillet 2024, M. A C, représenté par Me David, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé son placement à l'isolement du 6 juillet 2024 au 6 octobre 2024 ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) d'ordonner son extraction afin qu'il assiste à l'audience de référé ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 600 euros toutes taxes comprises au titre des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, de faire application des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative pour le même montant.

Il fait valoir que :

- eu égard aux effets de la mesure contestée, l'article L. 522-3 du code de justice administrative n'est pas applicable en l'espèce ;

- la requête est recevable dès lors qu'il a déposé une requête en annulation de la décision du 25 juin 2024 ;

- la condition d'urgence est remplie eu égard à la durée cumulée et continue de son placement en isolement et aux effets de cette mesure sur ses conditions de détention ; si le juge des référés devait rejeter la demande de suspension pour défaut d'urgence, sans avoir examiné le bien-fondé des motifs de sécurité avancés par l'administration, il méconnaitrait les obligations procédurales imposées par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- son extraction doit être ordonnée par le juge afin qu'il puisse personnellement comparaître à l'audience de référé du 13 août 2024 ; à cet égard, il excipe de l'inconventionnalité et de l'inconstitutionnalité de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire en tant qu'il soumet la comparution personnelle du détenu à l'audience à la seule appréciation du préfet et non celle du juge ;

- il existe un doute sérieux concernant la légalité de la décision prolongeant son isolement :

*elle est entachée d'incompétence dès lors, d'une part, que la signature est illisible et ne permet pas d'identifier l'auteur de l'acte conformément à l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et, d'autre part, en l'absence de délégation régulièrement publiée et portée à la connaissance des détenus ;

*elle est entachée d'une insuffisance de motivation au regard des articles L. 211-1 et suivant du code des relations entre le public et l'administration et des articles R. 213-21 et R. 213-22 du code pénitentiaire ;

* elle ne remplit pas la condition de motivation spéciale requise par le troisième alinéa de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire ;

* l'avis médical du 5 juin 2024, soit vingt jours avant l'édiction de mesure litigieuse, n'est pas valable puisqu'il n'établit pas la situation médicale au moment de l'édiction de la mesure ;

* il n'a pas été en mesure de présenter des observations avant l'édiction de la décision attaquée ; l'article R. 213-21 du code pénitentiaire est donc méconnu ;

* le rapport du service pénitentiaire d'insertion et de probation du 6 juin 2024 imposé par l'article R.213-25 du code pénitentiaire devra être produit ; à défaut, la décision attaquée sera entachée d'un vice de procédure ;

* il n'a pas bénéficié de l'assistance d'un avocat en méconnaissance de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire et des droits de la défense ;

*la décision de prolongation d'isolement est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle ne justifie pas que son placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement comme l'exige l'article R.213-25 du code pénitentiaire ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation ou, en tout état de cause, d'une erreur manifeste d'appréciation ;

*eu égard aux prolongations continues de sa mise en isolement et des autres mesures prises à son égard comme l'inscription au registre des détenus particulièrement signalés, ses conditions de détention s'analysent comme un traitement inhumain et dégradant et méconnaissent de ce fait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme tel qu'interprété par la Cour européenne.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 août 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- la requête en annulation enregistrée sous le n°2405824 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ban pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 13 août 2024 à 11h au cours de laquelle ont été entendus le rapport de M. Ban, juge des référés.

Aucune des parties n'était présente ni représentée à l'audience.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 11h05.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 23 mai 1981, est incarcéré depuis le 15 février 2014. Il est placé à l'isolement de manière continue depuis le 2 mai 2017. Depuis le 23 mars 2022, il est détenu au centre pénitentiaire de Valence. Par une décision du 25 juin 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé son placement à l'isolement du 6 juillet au 6 octobre 2024. M. C demande la suspension de cette mesure sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

2. Eu égard à l'urgence, il y a lieu d'accorder à M. C le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur la demande d'extraction :

3. En vertu de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire, il appartient au préfet, saisi d'une demande en ce sens, de requérir l'extraction, par les services de police ou de gendarmerie, d'une personne détenue appelée à comparaître devant une juridiction administrative. Il lui revient à cette fin d'apprécier, sous le contrôle du juge administratif, si, compte tenu notamment des exigences de l'ordre public, l'extraction de la personne détenue, afin qu'elle soit présente à une audience convoquée par une juridiction administrative, est indispensable.

4. Selon l'article L. 522-1 du code de justice administrative et sous réserve de l'application de l'article L. 522-3 du même code, le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite et orale. Au-delà de ses productions écrites, par lesquelles il lui appartient de faire valoir ses prétentions et l'argumentation qu'elle entend soumettre au juge des référés, la personne qui présente une demande de suspension peut se faire représenter à l'audience convoquée par le juge des référés. En vertu de l'article R. 522-8 du même code, si l'instruction est close en principe à l'issue de l'audience de référé, le juge des référés peut différer cette clôture à une date postérieure de telle sorte que puissent être prises en compte des productions complémentaires.

5. Le requérant n'établit pas un doute sérieux quant à la conventionalité et à la constitutionnalité des dispositions de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire.

6. En tout état de cause, compte tenu de ce qui a été dit au point 4 et à la circonstance que M. C a été mis en mesure de se faire représenter dans cette instance de référé, sa comparution à la présente audience n'apparaît pas indispensable.

7. Dès lors les conclusions tendant à ce que le juge des référés, en tant qu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative pour suspendre une prolongation d'isolement et non contre la décision préfectorale ayant rejeté cette demande d'extraction pour assister à la présente audience de référé, doivent être rejetées.

Sur les conclusions de suspension :

En ce qui concerne l'urgence :

8. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () " et aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

9. Il résulte de ces dispositions que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

10. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, créent en principe, sauf à ce que l'administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article.

11. Il résulte de l'instruction que M. C, incarcéré depuis le 15 février 2014, est placé à l'isolement de manière continue depuis le 2 mai 2017, soit depuis près de 7 ans à la date de la décision de prolongation dont il est demandé la suspension. Face au temps ainsi passé en isolement ainsi que l'importance des effets de cette mesure sur les conditions de détention de l'intéressé, l'administration ne fait valoir aucune circonstance particulière qui s'opposerait à cette situation soit qualifiée de situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne les moyens de suspension :

12. Aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. ".

13. Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de de trois mois renouvelable. La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ".

14. M. C a été condamné à de multiples reprises notamment pour des faits de violence aggravés, d'extorsion par violence, vols, rébellion, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens, violence avec préméditation ou guet-apens. Son comportement pénitentiaire depuis 2014 est également marqué, outre de nombreux incidents, par des condamnations à des peines d'emprisonnement fermes qui sont intervenus en 2019, 2021, 2022 et début 2023 pour des faits de violence aggravés sur une personne dépositaire de l'autorité publique.

15. S'il est vrai que l'espacement des incidents survenus depuis l'année 2023 laisse entrevoir une évolution positive du comportement de M. C qui est libérable en 2028 et oblige l'administration pénitentiaire à rechercher activement son adhésion à une prise en charge pluridisciplinaire, son comportement instable se manifeste encore par des attitudes de provocation et de rejet des institutions, notamment son refus de rencontrer et de travailler avec le service pénitentiaire d'insertion et de probation pour préparer sa sortie d'isolement, et fait ainsi obstacle à son retour en détention ordinaire.

16. Dès lors, en l'état de l'instruction, eu égard au parcours judiciaire et pénitentiaire de M. C ainsi qu'aux avis favorables à son maintien à l'isolement notamment celui émis par la vice-présidente chargée de l'application des peines du 6 juin 2024, le moyen tiré ce que la prolongation du placement à l'isolement de l'intéressé ne constitue pas l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement n'est pas de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 25 juin 2024.

17. Compte tenu notamment des pièces fournies en défense, aucun des autres moyens soulevés par le requérant et visés ci-dessus ne sont de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

18. Par suite, les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de la décision du 25 juin 2024 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions relatives aux frais de l'instance.

ORDONNE :

Article 1er :M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 :La requête de M. C est rejetée.

Article 3 :La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à Me David et au Garde des Sceaux ministre de la justice

Fait à Grenoble, le 14 août 2024.

Le juge des référés,

JL. Ban

La greffière,

Mme B

La République mande et ordonne au Garde des Sceaux ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2405819

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