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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2406102

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406102

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406102
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPORET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 août 2024, M. B C, représenté par Me Poret, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 août 2024 par lequel le préfet de la Drôme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé de le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette obligation, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de six mois ;

3°) de supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à Me Poret sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché :

o d'incompétence ;

o d'une insuffisance de motivation ;

o d'un défaut d'examen particulier et complet ; il n'a pas dissimulé son identité car il produit son passeport ;

o d'une méconnaissance du droit d'être entendu prévu par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

o d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'absence de délai de départ volontaire est entachée :

o d'un défaut de motivation ;

o de disproportion et d'une erreur manifeste d'appréciation ; (il ne constitue pas une menace pour l'ordre public) ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français :

o est entachée d'une insuffisance de motivation ;

o doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur manifeste d'appréciation et de disproportion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 octobre 2024 le préfet de la Drôme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 13 septembre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 31 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Thierry, président-rapporteur ;

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant tunisien né le 30 juillet 2000 expose être entré irrégulièrement sur le territoire français en 2019. Il demande l'annulation de l'arrêté du 8 août 2024 par lequel le préfet de la Drôme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, lui a interdit d'y retourner une durée de six mois et a fixé le pays de destination d'une reconduite en cas d'exécution forcée.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. A D, directeur des collectivités de la légalité et des étrangers de la préfecture de la Drôme, qui avait reçu délégation à cet effet par un arrêté du 21 août 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux vise les textes dont il est fait application et expose de façon suffisante les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. C. Ces indications qui constituent le fondement de la décision litigieuse permettent au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, et alors même qu'elles ne reprennent pas l'ensemble des éléments propres à la situation de l'intéressé le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté

5. En troisième lieu, alors que la décision fait état de la prise en considération d'éléments propres à la situation de M. C, aucun élément du dossier ne permet d'établir que le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation. La seule circonstance que le préfet de la Drôme a indiqué dans son arrêté que M. C a cherché à dissimuler son identité ne saurait révéler un tel défaut d'examen de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur méconnaissance par la décision attaquée, prise par une autorité d'un Etat membre, est inopérant.

7. Il résulte toutefois également de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

8. Par ailleurs, toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

9. Il ressort des mentions figurant dans le procès-verbal de l'audition de M. C par les services de la police nationale du 8 août 2024, document transmis au préfet, qu'il a été interrogé sur la possibilité d'une reconduite dans son pays d'origine et qu'il pu présenter toutes les observations qu'il jugeait utiles. Il n'invoque dans ces écritures aucun élément dont le préfet de la Drôme aurait dû être informé est qui aurait été de nature à modifier le sens de sa décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance, de son droit d'être entendu préalablement à la décision litigieuse doit être écarté.

10. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

11. M. C, qui est célibataire sans enfant, ne produit aucun élément de nature à justifier de la réalité de sa présence à partir de 2019, celle-ci n'étant établie de manière plausible qu'à partir de 2022. Il a déclaré au cours de son audition par les services de police qu'il ne disposait pas de domicile fixe, n'a jamais cherché à régulariser sa situation sur le territoire français et travaille de façon occasionnelle et non déclarée. Il ne produit aucun élément de nature à établir une intégration particulière, amicale, sociale ou professionnelle sur le territoire français et ne conteste pas qu'il a conservé d'importantes attaches en Tunisie, notamment l'ensemble de sa famille qui y réside. Dans ces circonstances, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, il n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français décidée à son sujet porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations précitée de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En troisième lieu, dans ces mêmes circonstances, il n'est pas davantage fondé à soutenir que cette mesure est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'absence de délai de départ :

13. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " par dérogation à l'article L.612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code dispose " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".

14. Ainsi qu'il a été mentionné ci-dessus, il est constant que M. C est entré irrégulièrement sur le territoire français, qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il s'y maintient sans titre. Il ne ressort d'aucun élément de la situation de M. C, telle que rappelée au point 11 que ce dernier justifie de circonstances particulières au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-3. En application des dispositions précitées le préfet de la Drôme était ainsi fondé, contrairement à ce qui est soutenu, à refuser un délai de départ volontaire à M. C sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, aucun des moyens soulevés par M. C dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français sans délai n'étant fondé, M. C n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette mesure pour demander l'annulation, par voie de conséquence de l'interdiction de retour sur le territoire français.

16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L.612-6 et L.612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L.612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L.612-11 ".

17. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet décide d'obliger un étranger, à quitter le territoire français sans aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

18. Dans les circonstances mentionnées au point 11 du présent jugement, M. C n'est pas fondé pas à soutenir que le préfet de la Drôme a entaché sa décision d'une erreur de droit ni d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni d'une erreur manifeste d'appréciation.

19. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. C doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

20. Les conclusions à fin d'annulation de M. C devant être rejetées, il s'ensuit que doivent l'être également ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ces dispositions faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :La requête de M. C est rejetée.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. B C, et au préfet de la Drôme.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Barriol, première conseillère

Mme Galtier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

Le président,

P. Thierry L'assesseure la plus ancienne,

E. Barriol

La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de la Drôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 24061022

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