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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2406182

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406182

mardi 27 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406182
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantIBINGA

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. E, ressortissant camerounais, qui contestait l'arrêté du préfet de l'Isère du 15 août 2024 l'assignant à résidence pour 45 jours. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, de méconnaissance du droit d'être entendu (article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE) et d'insuffisance de motivation. Il a jugé que l'assignation à résidence était légalement fondée sur l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que l'obligation de quitter le territoire français du 22 septembre 2022 n'était pas caduque et que l'éloignement restait une perspective raisonnable.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 août 2024 et le 23 août 2024, M. C E, représenté par Me Ibinga, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours renouvelable une fois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi de 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il méconnait le principe du contradictoire prévu par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- en l'obligeant de " se présenter deux fois par semaine, les lundi, mercredi et jeudi à 8h" à l'hôtel de police de Grenoble après avoir constaté qu'il réside à Pont-Evêque, le préfet de l'Isère a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- en prononçant une assignation à résidence sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire français prise le 22 septembre 2022 qui était déjà caduque, le préfet de l'Isère a commis une erreur de droit et entaché sa décision d'un défaut de base légale.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 août 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative devenu l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A qui a informé les parties que le tribunal était susceptible de retenir d'office que les conclusions d'annulation de l'arrêté attaqué sont devenues sans objet en tant seulement qu'il fixe les modalités de contrôle de l'assignation à résidence compte tenu de l'arrêté attaqué modificatif du 27 août 2024,

- les observations de Me Ibinga, représentant M. E qui a été également entendu.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant camerounais né le 19 janvier 1987, a fait l'objet le 20 septembre 2022 d'une obligation de quitter le territoire français prise par la préfète de la Loire qu'il n'a pas exécutée. Par arrêté du 15 août 2024, le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours renouvelable une fois. Par arrêté du 27 août 2024, il a modifié l'article 2 du dispositif de l'arrêté du 15 août 2024 qui définit les modalités de contrôle de l'assignation à résidence.

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. B D, sous-préfet et directeur de cabinet. Il disposait à cette fin d'une délégation de signature consentie par l'article 2 de l'arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°38-2023-169 de la préfecture de l'Isère. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Le paragraphe 2 de ce même article poursuit en indiquant : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que, préalablement à l'édiction de la décision contestée, M. E a fait l'objet d'une audition réalisée par la gendarmerie nationale au cours de laquelle il a pu faire valoir ses observations notamment sur sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire et du droit d'être entendu doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

7. L'arrêté attaqué fait notamment référence à l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. E n'a pas mis à exécution la mesure d'éloignement prise à son encontre le 20 septembre 2022 et que son éloignement demeure une perspective raisonnable. Ces éléments suffisent à mettre en mesure le requérant de discuter utilement les motifs de cette décision comme il le fait d'ailleurs dans ses écritures La décision attaquée doit être ainsi regardée comme comportant l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté n'est pas fondé.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable jusqu'au 28 janvier 2024 : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 731-1 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, applicable à compter du 28 janvier 2024 : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

9. Il ressort des termes du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi du 26 janvier 2024, sur lequel s'est fondé l'arrêté contesté du 15 août 2024, que l'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant et pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé.

10. D'une part, il résulte des dispositions du 2° du VI de l'article 72 et de l'article 86 de la loi du 26 janvier 2024 que ces dispositions sont entrées en vigueur le lendemain de leur publication au journal officiel de la République française, soit le 28 janvier 2024. Elles étaient donc en vigueur le 15 août 2024, date de l'arrêté contesté. M. E n'est dès lors pas fondé à soutenir qu'en prenant l'arrêté attaqué sur le fondement de ces dispositions, le préfet de l'Isère en a fait une application rétroactive.

11. D'autre part, par un arrêté du 20 septembre 2022, M. E a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qu'il n'a pas exécutée. Contrairement à ce que soutient le requérant, cette décision n'est pas devenue caduque à l'expiration d'un délai d'un an suivant sa notification et, malgré le défaut d'exécution de sa part, elle conserve son caractère exécutoire. Dès lors, les dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur version issue de la loi du 26 janvier 2024 n'affectent aucune situation juridiquement constituée. Par suite, le préfet de l'Isère a pu, sans méconnaître le principe de non-rétroactivité des lois et sans entacher sa décision d'erreur de droit ou de défaut de base légale, procéder à l'assignation à résidence de M. E sur le fondement d'une mesure d'éloignement prise moins de trois ans auparavant.

12. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ;2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés() ".

13. Si une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même

14. Il ressort des pièces du dossier que M. E réside sur la commune de Pont-Evêque comme le constate l'arrêté attaqué. Cette commune se situe à moins de 5 km de Vienne et à environ 100 km de Grenoble. En outre, l'intéressé ne dispose pas d'un moyen de transport personnel. Dès lors, en imposant à M. E de se rendre deux fois par semaine à l'hôtel de police de Grenoble afin de faire constater qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence contestée, le préfet de l'Isère a adopté des modalités de contrôle de l'assignation à résidence disproportionnées par rapport aux finalités qu'elles poursuivent. En outre, il a entaché sa décision d'une contradiction dans la définition de ces modalités en prévoyant une fréquence de pointage fixée à deux fois par semaine tout en indiquant qu'il doit se rendre à l'hôtel de police de Grenoble les lundi, mercredi et jeudi, soit trois fois par semaine.

15. Toutefois, par un arrêté du 27 août 2024, le préfet de l'Isère a modifié l'article 2 de du 15 août 2024 de la façon suivante : " " M. E C F devra se présenter deux fois par semaine les mardi et jeudi à 08h00 (y compris les jours fériés ou chômés) au commissariat de police de Vienne dont l'adresse est 6 place Pierre Semard, 38200 Vienne, afin de faire constater qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet ". Compte tenu des modifications ainsi intervenues qui corrigent les illégalités de l'arrête initial relevées au point précèdent, les conclusions d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être regardées comme devenues sans objet seulement en tant qu'il fixe les modalités de contrôle de l'assignation à résidence.

16. Il résulte de ce qui précède qu'il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. E tendant à l'annulation des dispositions divisibles de l'arrêté attaqué en tant seulement qu'il fixe les modalités de contrôle de l'assignation à résidence et qu'il y a lieu de rejeter le surplus des conclusions d'annulation portant sur cet arrêté.

17. M. E a été admis à l'aide juridictionnelle provisoire. Il y a lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 900 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que le conseil du requérant, Me Ibinga, renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Si M. E n'est pas définitivement admis à l'aide juridictionnelle, la même somme sera versée à M. E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 :Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. E tendant à l'annulation des dispositions de l'arrêté du 15 août 2024 en tant seulement qu'il fixe les modalités de contrôle de l'assignation à résidence.

Article 3 :L'Etat versera à Me Ibinga, avocate de M. E, une somme de 900 euros au titre de de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Si M. E n'est pas définitivement admis à l'aide juridictionnelle, la même somme sera versée à M. E.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Me Ibinga et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 août 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

J-L. A C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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