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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2406396

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406396

vendredi 6 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406396
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 août 2024, Mme A, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 août 2024, par lequel le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un délai d'un an et a fixé le pays de destination ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 août 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS) ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui restituer son passeport ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

Les arrêtés attaqués sont entachés d'incompétence, d'un défaut de motivation et d'examen particulier et complet de sa situation.

L'obligation de quitter le territoire français :

- méconnait le droit d'être entendu ;

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

La décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- méconnait les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- doit être annulée par voie de conséquence ;

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

L'assignation à résidence :

- doit être annulée par voie de conséquence ;

- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation, d'un défaut de motivation et d'une erreur de droit.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 septembre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Le préfet conteste chacun des moyens invoqués.

Vu :

- les décisions attaquées ;

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal à délégué à Mme Fourcade les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique du 5 septembre 2024, présenté son rapport et entendu les observations de Me Huard, représentant Mme A.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré a été produite pour la requérante le 5 septembre 2025.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante algérienne née le 19 octobre 1979, déclare être entrée en France avec ses 7 enfants, après un passage en Espagne le 23 novembre 2023 sous couvert d'un visa délivré par les autorités espagnoles. A la suite du signalement de deux jeunes proposant à la vente de produits stupéfiants, les services de gendarmerie de La Mure ont contrôlé le fils de la requérante le 20 aout 2024. La requérante, quant à elle, a été auditionnée le 21 aout 2024. Dans les suites de cette retenue administrative, le préfet de l'Isère, par deux arrêtés du même jour lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an d'une part, et l'a assignée à résidence, d'autre part.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence à statuer sur la requête présentée par Mme A, il y a lieu d'admettre celle-ci, à titre provisoire, au bénéfice de l 'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux deux arrêtés.

3. L'arrêtés attaqués ont été signés par M. Laurent Simplicien, secrétaire général, qui bénéficiait à ce titre d'une délégation de signature accordée par le préfet de l'Isère par arrêté du 8 avril 2024, régulièrement publié. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des actes doit donc être écarté.

En ce qui concerne l'arrêté n°2024-EA-112 du 21 aout 2024 :

4. L'arrêté contesté comporte l'énoncé des dispositions légales dont il a été fait application ainsi que des circonstances de fait au vu desquelles il a été pris. Le préfet de l'Isère n'était pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments tenant à la situation personnelle dont Mme A entend se prévaloir. Dès lors, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation doit être écarté. En outre, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée que le préfet n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de l'intéressée.

Quant à l'obligation de quitter le territoire français :

5. Le 21 aout 2024, Mme A a été auditionnée par les services de gendarmerie. Au cours de cette audition elle a évoqué sa situation personnelle et notamment l'état de santé de son fils épileptique et les démarches effectuée par le CCAS en vue de la scolarisation des enfants. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle disposait d'éléments pertinents tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait été empêchée de porter à la connaissance de l'administration et qui auraient pu influer sur le contenu de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait le principe général du droit d'être entendu qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne doit être écarté.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale []. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

7. Mme A réside en France depuis 9 mois à la date de la décision attaquée. Elle est accompagnée de ses 7 enfants qui, aux termes d'un certificat médical versé au dossier, ne parlent pas le français et ne veulent pas aller à l'école. Malgré une mesure d'instruction effectuée sur ce point, leur scolarisation n'est pas établie au titre de l'année 2024-2025. S'il est constant que son fils ainé, âgé de 16 ans, souffre d'épilepsie, Mme A n'établit pas avoir sollicité de titre en qualité d'accompagnante d'un enfant malade. En outre, elle n'allègue nullement être qu'il ne pourrait être soigné dans leur pays d'origine. La raison avancée lors de son audition pour expliquer son départ d'Algérie est celle d'une relation conflictuelle avec son mari, en revanche, elle n'a nullement évoqué la crainte d'un mariage forcé pour sa fille, crainte qui n'est au demeurant corroborée par aucune pièce du dossier. Elle n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où réside un de ses frères avec lequel elle s'entend bien selon ses déclarations et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 44 ans. Si deux de ses frères résident en France, l'un à Bordeaux et l'autre à Grenoble, elle indique pour le premier qu'elle n'est plus en contact avec lui et pour le second qu'elle n'a pas son numéro de téléphone et qu'il ne veut pas l'accueillir. Dans ces circonstances, marquées par la brièveté du séjour de Mme A en France, la décision attaquée n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à raison de sa situation personnelle.

8. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Pour les motifs exposés au point 5 et compte tenu du fait que la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer les enfants de leur mère, le préfet de l'Isère n'a pas méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () "

11. La requérante qui s'est maintenue sur le territoire français sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour a, en outre, clairement affirmé son intention de ne pas quitter le territoire français. Par suite et compte tenu de sa situation, décrite précédemment, le préfet n'a pas commis ni erreur de droit ni erreur manifeste d'appréciation en refusant à l'intéressée un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. /Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

13. En vertu des dispositions citées au point précédent, il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas, susceptible de justifier une telle mesure, se trouve l'étranger. Elle doit, par ailleurs, faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit être regardée comme une telle menace. L'autorité administrative n'est cependant pas tenue de préciser les éléments de fait susceptibles de fonder une décision différente de celle qu'elle a prise.

14. Il ressort de l'arrêté en litige qu'il cite les dispositions de l'article L. 612-6 qui constituent le fondement de l'interdiction de retour et fait état des différents critères qu'il est tenu d'examiner en vertu des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La décision portant interdiction de retour en litige comporte ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et est suffisamment motivée. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

15. La décision obligeant Mme A à quitter le territoire n'étant pas illégale, le moyen tiré de ce que la décision prononçant une interdiction de retour sera annulée en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement, doit être écarté.

16. Compte tenu de la situation de la requérante décrite précédemment qui ne caractérise aucune circonstance humanitaire et alors même que l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public, l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an n'est ni disproportionnée et ni entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

17. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation qui reprennent les mêmes arguments que ceux développés à l'encontre de la décision d'éloignement, ne peuvent qu'être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés ci-dessus.

En ce qui concerne l'arrêté n°2024-EA-111 portant assignation à résidence :

18. Aux termes de l'article L. 731-1 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ".

19. L'arrêté mentionne les motifs de droit et de fait qui le fondent, il est par suite suffisamment motivé. La circonstance qu'il ne retrace pas les motifs de faits tenant à la situation familiale de l'intéressée ne caractérise pas un défaut d'examen de sa situation.

20. Compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sans délai à l'appui de la contestation de la décision portant assignation à résidence doit être écarté.

21. En l'absence de justificatif de scolarisation de ses enfants au titre de l'année 2024-2024, Mme A n'est pas fondée à soutenir que les modalités de contrôle, divisibles de la mesure d'assignation elle-même, fixant à 8 heures l'horaire de sa présentation en gendarmerie les lundis et jeudis, feraient obstacle à ce qu'elle emmène ses enfants à l'école. Par suite, le moyen tiré du caractère disproportionné de cette décision doit être écarté.

22. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

23. Les conclusions de Mme A, partie perdante, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

F. Fourcade

Le greffier,

Ph. Muller

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2406396

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