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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2406814

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2406814

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2406814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLEURENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 9 septembre, 5 et 15 novembre 2024, Mme A B, représentée par Me Leurent, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour mention salarié ou, à titre subsidiaire, mention vie privée et familiale, dans un délai d'un mois suivant la décision et, dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, avec autorisation de travail, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la date de notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de trois mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son avocat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'une erreur de fait et d'un défaut d'examen.

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- le refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est éligible de plein droit à un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en tant que conjointe de français ;

- le refus de séjour est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est illégale par exception d'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

La décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision refusant le titre de séjour et de la décision faisant obligation de quitter le territoire national.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Barriol ;

- les observations de Me Leurent pour Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante marocaine née en 2004, est entrée en France le 26 juin 2019, sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de court séjour délivré par les autorités consulaires à Fès le 19 mars 2019 et valable jusqu'au 14 septembre 2019. Le 2 mars 2022, elle a été confiée aux services de la protection de l'enfance du département de l'Isère. Le 21 mars 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article

L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 29 janvier 2024, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Laurent Simplicien, secrétaire général, qui bénéficiait à ce titre d'une délégation de signature accordée par le préfet de l'Isère par arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des actes doit donc être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il expose par ailleurs avec suffisamment de précision les éléments de fait sur lesquels les décisions sont fondées. De plus, les termes de l'arrêté contesté témoignent du fait que le préfet de l'Isère a examiné la situation de Mme B, quand bien même la requérante aurait souhaité qu'y figurent d'autres éléments. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen particulier de sa situation doivent être écartés.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B vit en concubinage avec un ressortissant français depuis novembre 2023. Elle est par suite fondée à soutenir qu'en mentionnant qu'elle est célibataire la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait. Toutefois, au regard, notamment, du caractère récent de ce concubinage à la date de la décision contestée, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de l'Isère aurait pris une décision différente s'il ne s'était pas fondé sur ce motif erroné.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

6. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B répond aux conditions d'âge et de prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Toutefois, si elle s'est inscrite, au titre de l'année 2021-2022, en première année professionnelle assistance à la gestion des organisations et de leurs activités, les bulletins de notes de l'intéressée relèvent cinquante-neuf demi-journées d'absence dont quinze injustifiées qui " nuisent fortement " à l'intéressée et " ont des répercussions " sur ses résultats. S'agissant du premier semestre de l'année 2022-2023, les absences s'élèvent à vingt-six demi-journées et onze retards et l'équipe pédagogique a relevé que " sa présence en cours est indispensable pour mener à bien sa scolarité de fin de formation ", son semestre étant qualifié " en pointillé avec un bilan inquiétant ". De telles appréciations révèlent un manque d'assiduité alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle aurait validé cette année scolaire. Si elle a fait part pour l'année scolaire 2023-2024 d'une pré-inscription à une formation proposée par l'établissement ACFOR SARL, elle ne justifie pas de la poursuite réelle de ce cursus et indique au demeurant dans ses écritures que des difficultés dans sa vie personnelle ne lui ont pas permis d'achever sa formation. Par ailleurs, il ressort du témoignage des parents de Mme B que les relations entre eux sont maintenues ce qui est confirmé par le rapport de la structure d'accueil. Dans ces conditions, le préfet de l'Isère, qui a examiné la situation de l'intéressée dans sa globalité, dans le cadre du large pouvoir d'appréciation dont il dispose, n'a pas fait une application erronée des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1.() ".

9. Mme B se prévaut de la durée de son séjour sur le territoire français, qu'elle y réside avec son époux qui subvient à ses besoins et dispose d'un logement et qu'elle a entamé des démarches pour passer l'examen du baccalauréat. Toutefois, malgré sa présence en France depuis 2019 et sa scolarisation, Mme B n'a obtenu aucun diplôme sur le territoire. Elle a nécessairement conservé des attaches au Maroc où elle a vécu la majorité de sa vie. La légalité d'une décision administrative s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise. Or son mariage, qui l'a fait entrer dans la catégorie des étrangers pouvant bénéficier d'une carte de séjour de plein droit, a été célébré postérieurement à celui-ci. Par ailleurs, son concubinage avec un ressortissant français était très récent à la date de l'arrêté contesté. Ainsi, malgré les attestations fournies, la nationalité française d'une de ses sœurs et la présence en France notamment de ses parents titulaires d'une carte " visiteur ", la décision litigieuse n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels le refus de délivrance d'un titre de séjour lui a été opposé et n'a pas, par suite, ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précité ni l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En troisième lieu, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que le refus de titre de séjour est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle doit être écarté.

11. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée n'a pas sollicité de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant.

12. En cinquième et dernier lieu, si Mme B soutient qu'elle est éligible à un titre de séjour conjoint de français puisqu'elle s'est mariée le 23 mars 2024, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision contestée qui est antérieure à ce mariage.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

13. Mme B n'établit pas l'illégalité du refus de titre de séjour qu'il lui a été opposé le 29 janvier 2024 par le préfet de l'Isère. Dès lors, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision à l'appui du recours en annulation contre la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. Pour les mêmes motifs que ceux exposées aux points 9 et 10, la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français ne méconnait pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire et la décision fixant le pays de destination :

15. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité du refus de titre de séjour et de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté par les motifs exposés aux points précédents.

Sur les conclusions à fin d'injonction et sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

16. Les conclusions à fin d'annulation de Mme B devant être rejetées, la présente décision n'appelle aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

17. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge, les conclusions de Mme B tendant à ce que soit mise à charge de l'Etat une somme à verser à son avocat en application de ces dispositions doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Leurent et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Barriol, première conseillère,

Mme Galtier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

E. Barriol

Le président,

P. ThierryLa greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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