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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2407527

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407527

vendredi 14 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407527
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantTCHIKAYA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 1er octobre 2024, le 3 décembre 2024 et le 3 janvier 2025 (ce dernier non communiqué), M. B A, représenté par Me Tchikaya, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 septembre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour mention " salarié " dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de l'arrêté attaqué est incompétent ;

- la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour est entachée d'une erreur de droit relative à l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que le préfet a considéré qu'il était en situation irrégulière sur le territoire français et n'a pas examiné sa demande au regard des dispositions de la circulaire INTK 1229185C du 28 novembre 2012 du ministre de l'intérieur ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale, par exception d'illégalité du refus de titre de séjour ; elle est insuffisamment motivée ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale, par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ; elle est insuffisamment motivée ; elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Par un courrier du 20 décembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de procéder d'office à la substitution des dispositions de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 à celles des articles L. 421-1 à L. 421-6 et R. 421-1 à R. 421-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comme base légale de l'arrêté attaqué.

En réponse à ce courrier, M. A a présenté un mémoire enregistré le 26 décembre 2024.

En réponse à ce courrier, le préfet de la Haute-Savoie a présenté un mémoire enregistré le 30 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi, fait à Rabat le 9 octobre 1987.;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Naillon,

- et les observations de Me Tchikaya, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain, est entré en France le 12 mai 2021 sous couvert d'un visa long séjour " travailleur saisonnier " délivré par les autorités consulaires françaises à Casablanca, valable du 29 avril 2021 au 29 juillet 2021. Il s'est ensuite vu délivrer un titre de séjour pluriannuel en qualité de " travailleur saisonnier ", valable du 28 juin 2021 au 27 juin 2024. Le 17 mai 2024, il a sollicité un changement de statut et a sollicité la délivrance d'une carte de séjour " salarié ". Par l'arrêté attaqué du 16 septembre 2024, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté en litige a été signé par M. David-Anthony Delavoët, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Savoie, qui avait reçu, à cette fin, une délégation consentie par arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 15 décembre 2022, régulièrement publiée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

Sur le refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles () ". Aux termes de l'article 9 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an () ".

4. Alors que la situation des ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France est régie par l'article 3 de l'accord franco-marocain, il ressort des visas de l'arrêté attaqué que le préfet de la Haute-Savoie a examiné la demande de M. A au regard des dispositions des articles L. 421-1 et suivants et R. 421-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoyant la délivrance de la carte de séjour temporaire en qualité de salarié. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. En l'espèce, la décision attaquée trouve son fondement légal dans les dispositions de l'article 3 de l'accord franco-marocain, qui peuvent être substituées à celles des articles L. 421-1 et suivants et R. 421-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que cette substitution n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie.

5. Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes de l'article L. 421-34 du même code : " L'étranger qui exerce un emploi à caractère saisonnier, tel que défini au 3° de l'article L. 1242-2 du code du travail, et qui s'engage à maintenir sa résidence habituelle hors de France, se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " d'une durée maximale de trois ans. / () Elle autorise l'exercice d'une activité professionnelle et donne à son titulaire le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peuvent dépasser une durée cumulée de six mois par an ". Aux termes de l'article L. 433-6 de ce code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour ou le visa de long séjour mentionné au 2° de l'article L. 411-1, se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

6. L'accord franco-marocain susvisé renvoie, sur tous les points qu'il ne traite pas, à la législation nationale, en particulier aux dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du code du travail pour autant qu'elles ne sont pas incompatibles avec les stipulations de l'accord et nécessaires à sa mise en œuvre. Il en va notamment ainsi, pour le titre de séjour salarié mentionné à l'article 3 de l'accord dont la délivrance est notamment subordonnée, en vertu de l'article 9 de cet accord, à la production par l'intéressé du visa de long séjour mentionné à l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Si, en vertu de ces dispositions, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire est, en principe, sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues par la loi, subordonnée à la production par l'étranger d'un visa d'une durée supérieure à trois mois, il en va différemment pour l'étranger déjà admis à séjourner en France et qui sollicite le renouvellement, même sur un autre fondement, de la carte de séjour temporaire dont il est titulaire. Toutefois, l'étranger admis à séjourner en France pour l'exercice d'un emploi à caractère saisonnier en application des dispositions de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, est titulaire à ce titre de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier ", lui donnant le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peut dépasser une durée cumulée de six mois par an, et lui imposant ainsi de regagner, entre ces séjours, son pays d'origine où il s'engage à maintenir sa résidence habituelle. Dans ces conditions, sa demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée d'un an doit être regardée comme portant sur la délivrance d'une première carte de séjour temporaire. La délivrance de cette carte est dès lors subordonnée à la production d'un visa de long séjour.

8. Pour rejeter sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", le préfet de la Haute-Savoie s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé, qui s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà des périodes de six mois par an autorisées par son titre de séjour saisonnier, ne peut justifier être entré sur le territoire français muni du visa long séjour exigé par l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré régulièrement sur le territoire français, le 12 mai 2021 sous couvert d'un visa long séjour " travailleur saisonnier ". Eu égard à ses caractéristiques, le visa " travailleur saisonnier " ne saurait se substituer au visa long séjour exigé par les dispositions de l'article L. 412-1 précité pour la première délivrance d'un titre de séjour temporaire. Dès lors, à supposer même que l'employeur du requérant aurait obtenu une autorisation de travail, c'est à bon droit que le préfet de la Haute-Savoie a refusé de faire droit à la demande de changement de statut présentée par M. A en vue de la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. A est présent sur le territoire français depuis seulement trois ans à la date de la décision attaquée. Célibataire et sans enfant, il n'établit ni même n'allègue être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine dans lequel il a vécu la majeure partie de sa vie. La seule circonstance qu'il travaille en France dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée et que des oncles et tantes sont présents en situation régulière sur le territoire français n'est pas de nature à justifier que le centre de sa vie privée et familiale se trouve désormais sur le territoire français. Par suite, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Haute-Savoie n'a pas porté une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée et familiale de M. A.

11. En troisième lieu, d'une part, dès lors que le requérant s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la période de six mois par an autorisée par le titre pluriannuel " travailleur saisonnier " dont il était titulaire, il n'est pas fondé à soutenir qu'il était en situation régulière sur le territoire français. D'autre part, il ne peut utilement se prévaloir des dispositions de la circulaire du 28 novembre 2012 du ministre de l'intérieur relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, qui n'a pas un caractère réglementaire. Par suite et compte tenu de ce qui a été dit aux points précédents, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, le requérant ne peut exciper de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

13. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français énonçant les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée. Par suite, le moyen présenté en ce sens doit être écarté.

14. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 10 et 11, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

15. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, le requérant ne peut exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi.

16. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de destination énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, et elle est, par suite, suffisamment motivée.

17. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

18. Si le requérant soutient qu'il appartient à l'autorité administrative lorsqu'elle fixe le pays de renvoi de s'assurer que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précité, il n'établit pas les raisons pour lesquelles le préfet de la Haute-Savoie n'aurait pas respecté ces stipulations. Par suite, le moyen présenté en ce sens doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. A est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 7 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Bedelet, présidente,

M. Argentin, premier conseiller,

Mme Naillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2025.

La rapporteure,

L. Naillon

La présidente,

A. Bedelet

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407527

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