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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2407538

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407538

mardi 24 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407538
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL ABOUDAHAB

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a annulé le refus de regroupement familial opposé à un ressortissant algérien. Le juge a estimé que l'administration avait commis une erreur de droit en appliquant le code de l'entrée et du séjour des étrangers, alors que la situation était régie par l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. La décision a été annulée pour excès de pouvoir, et l'administration est invitée à réexaminer la demande sous l'angle des stipulations de cet accord, notamment son article 4 relatif aux conditions de logement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 octobre 2024 et 29 janvier 2026, M. A... D..., représenté par Me Aboudahab, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 3 juin 2024 par laquelle le préfet de l’Isère a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial présentée au bénéfice de son épouse, Mme C... E... ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) d’enjoindre au préfet de l’Isère de faire droit à sa demande de regroupement familial ou, à défaut, de réexaminer sa demande dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
les décisions attaquées sont entachées d’un vice de procédure dès lors que le préfet ne justifie pas de l’existence du compte-rendu de contrôle du logement prévu aux articles R. 434-18 à R. 434-21 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et de l’avis du maire de sa commune ;
elles méconnaissent les stipulations de l’article 4 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
elles méconnaissent l’article 2 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 ;
elles méconnaissant l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
la décision attaquée du 3 juin 2024 est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 juillet 2025, la préfète de l’Isère conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu’aucun des moyens soulevés n’est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
l’accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968 ;
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 ;
le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience, en application des dispositions de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
le rapport de Mme André,
les observations de Me Aboudahab pour M. D....

Considérant ce qui suit :

M. D..., ressortissant algérien, a sollicité, le 2 mai 2023, le bénéfice du regroupement familial pour son épouse, Mme E..., également de nationalité algérienne. Par la décision du 3 juin 2024, le préfet de l’Isère a rejeté cette demande. M. D... demande l’annulation de cette décision et de la décision rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions en annulation :

Pour rejeter la demande de regroupement familial de M. D..., le préfet de l’Isère s’est notamment fondé sur les dispositions des articles L. 434-1 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Toutefois, les dispositions de ce code relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s’appliquent, ainsi que le rappelle l’article L. 110-1 du même code, « sous réserve (…) des conventions internationales ». En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent de manière complète les conditions dans lesquelles ils peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s’installer en France. Par suite, la décision attaquée ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions des articles L. 434-1 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Cependant, ces dispositions trouvent, ainsi que le fait valoir le préfet de l’Isère, leur équivalent, dans les stipulations de l’article 4 de l’accord franco-algérien. Il y a ainsi lieu d’examiner la situation du requérant à l’égard de cet article.

Aux termes de l’article 4 de l’accord franco-algérien : « (…) Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l’un des motifs suivants : (…) 2- le demandeur ne dispose ou ne disposera pas à la date d’arrivée de sa famille en France d’un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France (…) ». Aux termes de l’article R. 434-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile est considéré comme « normal » un logement qui présente une superficie adaptée au nombre de personnes destinées à y habiter et qui « (…) 2° Satisfait aux conditions de salubrité et d’équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent (...) ». Aux termes de l’article 2 de ce décret : « Le logement doit satisfaire aux conditions suivantes, au regard de la sécurité physique et de la santé des locataires : 1. Il assure le clos et le couvert. Le gros œuvre du logement et de ses accès est en bon état d'entretien et de solidité et protège les locaux contre les eaux de ruissellement et les remontées d'eau. Les menuiseries extérieures et la couverture avec ses raccords et accessoires assurent la protection contre les infiltrations d'eau dans l'habitation. (…) / 2. Il est protégé contre les infiltrations d'air parasites. Les portes et fenêtres du logement ainsi que les murs et parois de ce logement donnant sur l'extérieur ou des locaux non chauffés présentent une étanchéité à l'air suffisante. Les ouvertures des pièces donnant sur des locaux annexes non chauffés sont munies de portes ou de fenêtres. (…) / 3. Les dispositifs de retenue des personnes, dans le logement et ses accès, tels que garde-corps des fenêtres, escaliers, loggias et balcons, sont dans un état conforme à leur usage ; / 4. La nature et l'état de conservation et d'entretien des matériaux de construction, des canalisations et des revêtements du logement ne présentent pas de risques manifestes pour la santé et la sécurité physique des locataires ; / 5. Les réseaux et branchements d'électricité et de gaz et les équipements de chauffage et de production d'eau chaude sont conformes aux normes de sécurité définies par les lois et règlements et sont en bon état d'usage et de fonctionnement ; / 6. Le logement permet une aération suffisante. Les dispositifs d'ouverture et les éventuels dispositifs de ventilation des logements sont en bon état et permettent un renouvellement de l'air et une évacuation de l'humidité adaptés aux besoins d'une occupation normale du logement et au fonctionnement des équipements ; / 7. Les pièces principales, au sens du troisième alinéa de l'article R. 111-1 du code de la construction et de l'habitation, bénéficient d'un éclairement naturel suffisant et d'un ouvrant donnant à l'air libre ou sur un volume vitré donnant à l'air libre ». Aux termes de l’article 3 du même décret : « Le logement comporte les éléments d'équipement et de confort suivants : 1. Une installation permettant un chauffage normal, munie des dispositifs d'alimentation en énergie et d'évacuation des produits de combustion et adaptée aux caractéristiques du logement. (…) ; / 2. Une installation d'alimentation en eau potable assurant à l'intérieur du logement la distribution avec une pression et un débit suffisants pour l'utilisation normale de ses locataires ; / 3. Des installations d'évacuation des eaux ménagères et des eaux-vannes empêchant le refoulement des odeurs et des effluents et munies de siphon ; / 4. Une cuisine ou un coin cuisine aménagé de manière à recevoir un appareil de cuisson et comprenant un évier raccordé à une installation d'alimentation en eau chaude et froide et à une installation d'évacuation des eaux usées ; / 5. Une installation sanitaire intérieure au logement comprenant un w.-c., séparé de la cuisine et de la pièce où sont pris les repas, et un équipement pour la toilette corporelle, comportant une baignoire ou une douche, aménagé de manière à garantir l'intimité personnelle, alimenté en eau chaude et froide et muni d'une évacuation des eaux usées. (…) / 6. Un réseau électrique permettant l'éclairage suffisant de toutes les pièces et des accès ainsi que le fonctionnement des appareils ménagers courants indispensables à la vie quotidienne (…) ».

Pour refuser le regroupement familial sollicité, le préfet de l’Isère a indiqué que le logement de M. D... était en rénovation depuis son achat en 2005 et que les travaux dans les pièces principales n’étaient pas finis. Toutefois, l’existence de travaux en cours ne fait pas obstacle, en elle-même, au caractère décent d’un logement. En outre, si le préfet a relevé que les murs et les sols étaient en mauvais état, il ne ressort pas des pièces du dossier, et en particulier des photographies produites par le requérant, que leur état de conservation et d’entretien présente un risque manifeste pour la santé et la sécurité physique des habitants, au sens du 4) de l’article 2 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002. Dans ces conditions, M. D... est fondé à soutenir que les motifs retenus par le préfet de l’Isère pour considérer qu’il ne disposait pas d’un logement décent ne sont pas au nombre de ceux prévus par les articles 2 et 3 de ce décret. Par suite, il est également fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l’article 4 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens, que M. D... est fondé à solliciter l’annulation de la décision du préfet de l’Isère du 3 juin 2024 et de la décision implicite rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions aux fins d’injonction :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement d’annulation implique nécessairement que la préfète de l’Isère fasse droit à la demande de regroupement familial de M. D... au profit de son épouse Mme E.... Il y a lieu de prescrire à la préfète de l’Isère d’y procéder dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d’instance :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros à verser à M. D... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D E C I D E :

Article 1er :
La décision du 3 juin 2024 et la décision implicite rejetant le recours gracieux de M. D... sont annulées.

Article 2 :
Il est enjoint à la préfète de l’Isère de faire droit à la demande de regroupement familial de M. D... au profit de son épouse Mme E... dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 :
L’Etat versera à M. D... une somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 :
Le présent jugement sera notifié à M. A... D... et à la préfète de l’Isère.



Délibéré après l’audience du 10 février 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Bedelet, présidente,
Mme Holzem, première conseillère,
Mme André, première conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2026.


La rapporteure,

V. André
La présidente,

A. Bedelet

Le greffier,

M. B...




La République mande et ordonne à la préfète de l’Isère en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


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