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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2407693

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407693

jeudi 30 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407693
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Blanc demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 7 septembre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et/ou de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît le droit d'être entendu ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet aurait dû lui accorder un délai de départ volontaire ;

- le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'interdiction de retour d'une durée de deux années n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Barriol a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant albanais, né le 8 août 1977, déclare être entré France le 11 janvier 2020. Il a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par C français de protection des réfugiés et apatrides le 23 octobre 2020 puis par la Cour nationale du droit d'asile le 18 mars 2021. Par un arrêté du 18 décembre 2020, le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de deux ans. Le recours formé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Grenoble du 26 février 2021 puis par la cour administrative de Lyon le 31 octobre 2022. Interpellé le 6 septembre 2024, l'intéressé a ensuite été placé en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 7 septembre 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a interdit d'y retourner pour une durée de deux ans.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence à statuer sur la requête de M. B, il y a lieu de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

5. M. B a été auditionné le 6 septembre 2024 par l'escadron départemental de la sécurité routière de la Haute-Savoie. Il ressort du procès-verbal d'audition qu'il a été invité à s'exprimer sur les raisons de sa venue en France, sur sa situation familiale, sur sa situation administrative, sur les démarches entreprises pour régulariser son séjour et sur son éventuel éloignement. Il n'est pas établi qu'il disposait d'autres informations qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance des services de la préfecture avant l'édiction de la décision qu'il conteste et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Dans ces conditions, il doit être regardé comme ayant été entendu préalablement à l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français sans délai et le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit dès lors être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. B expose qu'il est en France depuis cinq années, que son fils ainé a obtenu un certificat d'aptitude professionnelle mécanique en juin 2024 et poursuit sa formation carrosserie, que le cadet est inscrit en seconde année de certificat d'aptitude professionnelle cuisine et qu'il entend solliciter un titre de séjour afin de poursuivre ses études en alternance, qu'il bénéfice d'une promesse d'embauche et qu'ils sont intégrés.

8. M. B est entré sur le territoire à l'âge de 33 ans accompagné de son épouse également en situation irrégulière et de leurs trois enfants nés en Albanie en 2006, 2008 et 2015. Si M. B se prévaut de la présence de ses trois enfants et de leur scolarisation, il n'est pas établi que ceux-ci ne pourraient accompagner leurs parents en Albanie et y poursuivre leur scolarité. Dans ces conditions, la cellule familiale a vocation à se reconstituer en Albanie, dont l'ensemble des membres du foyer possède la nationalité, où le requérant a vécu la majeure partie de son existence et où il conserve des attaches familiales en la personne de son père. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. B s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français en dépit de la mesure d'éloignement et de l'interdiction de retour sur le territoire français susmentionnées du 18 décembre 2020. Son épouse a fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, le 28 décembre 2020. Par suite, et malgré les attestations versées, sa promesse d'embauche et la présence de sa sœur sur le territoire, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision le privant de tout délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

10. Il ressort notamment du procès-verbal d'audition de l'intéressé, ainsi qu'il a été dit, que M. B s'est maintenu sur le territoire français en dépit de l'obligation de quitter le territoire français sans délai prise à son encontre le 18 décembre 2020. Par ailleurs, il n'a pas présenté son passeport dès lors qu'il a précisé l'avoir confié à son avocat. Sa situation entrait ainsi dans le champ d'application des 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans que la circonstance qu'il dispose d'un logement y fasse obstacle. Ainsi, le moyen tiré de ce que le préfet devait lui accorder un délai de départ doit être écarté.

En ce qui concerne le pays de destination :

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

12. Si M. B indique craindre pour sa vie et celles de sa famille, C français pour la protection des réfugiés et apatrides, qui a jugé ses déclarations ni crédibles, ni précises, ni solides, et la Cour nationale du droit d'asile ont rejeté sa demande d'asile. La plainte déposée en France en 2021 contre l'ex-compagnon de sa sœur pour menaces, le versement d'une photographie de son père avec le nez ensanglanté ainsi que la circonstance que sa sœur a obtenu la protection subsidiaire en France n'établissent pas qu'il encourrait des risques personnels et actuels en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ".

14. En premier lieu, la décision portant interdiction de retour en litige comporte l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il ne ressort pas de la décision que le préfet ne se serait pas livré à un examen réel et sérieux de la situation de M. B qui lui était soumise. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation de M. B doit être écarté.

15. En second lieu, aucun délai de départ n'ayant été accordé à M. B, il est dans la situation, prévue par les dispositions précitées, où l'administration assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français en l'absence de circonstances humanitaires y faisant obstacle et ne procède à un examen de la situation d'ensemble de l'étranger que pour fixer la durée de ladite interdiction. En l'espèce, M. B n'invoque aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à ce que soit prononcée une interdiction de retour sur le territoire français. En outre, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, et alors même que l'intéressé ne représenterait pas une menace pour l'ordre public et que sa sœur est présente en France, la durée de deux ans de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre n'est pas disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle pas de mesures d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

18. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge, les conclusions de M. B tendant à ce que soit mise à charge de l'Etat une somme à verser à son avocat en application de ces dispositions doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Blanc et au préfet de la Haute-Savoie

Délibéré après l'audience du 16 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Galtier, première conseillère,

Mme Barriol, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.

La rapporteure,

E. Barriol

Le président

P. ThierryLa greffière,

A. Zanon

Le président,

P. Thierry La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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