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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2407795

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2407795

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2407795
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARCEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête enregistrée le 10 octobre 2024, M. C H, représenté par Me Marcel, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 octobre 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé son transfert aux autorités portugaises pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile dans les huit jours sous astreinte journalière de 200 euros et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour valable durant l'instruction de sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. H soutient que :

- l'arrêté est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- l'arrêté est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché de vices de procédure tirés d'un défaut d'information et de l'absence d'entretien individuel ;

- il méconnait les dispositions de l'article 10 du règlement Dublin III dès lors que sa famille réside en France ;

- la préfète porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile en ne statuant pas sur la clause de souveraineté ; elle s'est mise en situation de compétence liée ;

- la préfète aurait dû instruire sa demande d'asile en application de l'article 17 du règlement ;

- en ordonnant sa remise aux autorités portugaises, la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu :

- l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme I pour statuer sur les décisions de transfert en application de l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique du 21 octobre 2024, à 14 heures, appelé l'affaire et a présenté son rapport. Me Marcel a présenté des observations pour M. H. La préfète du Rhône n'est ni présente, ni représentée. Mme J, interprète en langue arménienne, était présente à la demande du requérant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C H, de nationalité arménienne, déclare être entré en France irrégulièrement le 25 décembre 2023. Il a sollicité auprès du préfet de la Gironde le bénéfice de la protection temporaire et la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, en application de l'article L. 581-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'autorité préfectorale a opposé un refus le 4 mars 2024. Il a présenté une demande d'asile auprès du préfet de l'Isère et s'est vu remettre une attestation de demande d'asile le 16 mai 2024 en application des articles L. 571-1, L. 573-1 et L. 721-7 du même code. La consultation du fichier européen Vis a révélé qu'il était titulaire d'un visa délivré par les autorités portugaises valide du 23 décembre 2023 au 1er avril 2024. L'autorité préfectorale a alors saisi les autorités de ce pays d'une demande de prise en charge, le 7 juin 2024. Le Portugal ayant donné son accord, la préfète du Rhône a pris, le 3 octobre 2024, un arrêté ordonnant la remise de M. H aux autorités portugaises dont il demande l'annulation.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Au regard de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. H au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation et en injonction sous astreinte :

4. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par Mme F E, cheffe du pôle régional Dublin, qui disposait d'une délégation consentie à cet effet par un arrêté de la préfète du Rhône du 30 septembre 2024 publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire de l'arrêté attaqué doit ainsi être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, ainsi que les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cet arrêté précise les éléments déterminants de la situation personnelle et familiale du requérant pris en compte par la préfète du Rhône pour édicter la mesure contestée. Par suite, l'arrêté en litige est suffisamment motivé et le moyen doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que les services préfectoraux ont remis à l'intéressé la " brochure A " intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et la " brochure B " intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " le 16 mai 2024, dès l'introduction de sa demande de protection internationale. Ces documents ont été remis à l'intéressé en langue russe, qu'il a déclaré comprendre. M. H a signé et daté un exemplaire de chacune de ces brochures ainsi que le résumé de l'entretien individuel au cours duquel il était assisté d'un interprète en langue russe et au terme duquel il a déclaré avoir reçu l'information sur les règlements communautaires et comprendre la procédure engagée à son encontre. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit à l'information garanti par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit, par suite, être écarté.

8. En troisième lieu, en vertu de l'article 5 du même règlement, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. H a bénéficié, le 16 mai 2024, d'un entretien individuel au cours duquel il a pu faire valoir, en langue russe qu'il comprend, toutes observations utiles. Par suite, le moyen ne peut être qu'écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Aux fins du présent règlement, on entend par : () / g) " membres de la famille", dans la mesure où la famille existait déjà dans le pays d'origine, les membres suivants de la famille du demandeur présents sur le territoire des États membres : / - le conjoint du demandeur, ou son ou sa partenaire non marié(e) engagé(e) dans une relation stable, lorsque le droit ou la pratique de l'État membre concerné réserve aux couples non mariés un traitement comparable à celui réservé aux couples mariés, en vertu de sa législation relative aux ressortissants de pays tiers, / les enfants mineurs des couples visés au premier tiret ou du demandeur, à condition qu'ils soient non mariés et qu'ils soient nés du mariage, hors mariage ou qu'ils aient été adoptés au sens du droit national, / lorsque le demandeur est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du demandeur de par le droit ou la pratique de l'État membre dans lequel cet adulte se trouve, / lorsque le bénéficiaire d'une protection internationale est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du bénéficiaire de par le droit ou la pratique de l'État membre dans lequel le bénéficiaire se trouve ; (). ". Aux termes de l'article 10 de ce règlement : " Si le demandeur a, dans un État membre, un membre de sa famille dont la demande de protection internationale présentée dans cet État membre n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. ".

11. M. H se prévaut de la présence, en France, de ses frères et de ses parents pour soutenir que sa demande d'asile doit y être examinée, en application de l'article 10 du règlement du 26 juin 2013. Toutefois, ceux-ci ne représentent pas un " membre de sa famille " au sens de l'article 2) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Seul son fils mineur, B, dont les autorités portugaises ont également accepté la prise en charge, est un membre de sa famille au sens du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 10 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

12. En cinquième lieu, en se bornant à soutenir d'une façon générale qu'il y a " une atteinte manifestement illégale et grave au droit d'asile si le préfet ne statue pas sur la clause de souveraineté. " sans indiquer en quoi, au cas d'espèce, une telle illégalité serait constituée, M. H n'assortit pas son moyen des précisions nécessaire à l'appréciation de son bien-fondé. Le moyen ainsi formulé ne peut qu'être écarté.

13. En sixième lieu aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n°604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

14. D'une part, il ressort des termes même de l'arrêté en litige, qui indique que l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant la situation du requérant ne relève pas des dérogations prévues à l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013, que la préfète du Rhône ne s'est pas estimée en situation de compétence liée et a examiné la possibilité de faire application de ces dispositions.

15. D'autre part, M. H fait état de la présence en France de ses parents et de ses deux frères. D'une part, ses parents ne sont pas en situation régulière, ont fait chacun l'objet d'une mesure d'éloignement et n'ont pas vocation à rester sur le territoire national. D'autre part, il ne ressort d'aucune pièce au dossier que le requérant entretient des liens avec M. A K H et M. D H. En outre, il ne fait état d'aucun obstacle qui s'opposerait à son transfert, avec son fils mineur, au Portugal. Dans ces circonstances, et quand bien même le Portugal n'est pas le pays dans lequel il souhaite que sa demande d'asile soit instruite, M. H n'est fondé à soutenir ni que la préfète du Rhône n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation, ni que cette dernière a méconnu les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, ni qu'elle a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de ces dispositions.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. H aux fins d'annulation et d'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à la prise en charge des frais non compris dans les dépens :

17. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que les frais exposés en cours d'instance et non compris dans les dépens soient mis à la charge de l'Etat, qui, dans la présente instance, n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : M. H est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. H est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C H, à Me Marcel et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

Mme I Mme G

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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