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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2408501

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2408501

vendredi 15 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2408501
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPORET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 novembre 2024, M. H D, représenté par Me Poret, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 octobre 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour pendant deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 29 octobre 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) de supprimer son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les deux arrêtés contestés sont entachés de l'incompétence de leur auteur ;

- la décision d'éloignement est illégale car son droit à être entendu, qu'il tient notamment de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux a été méconnu ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'une disproportion et d'une erreur dans l'appréciation de la menace à l'ordre public ;

- l'interdiction de retour est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire et de celle lui refusant un délai de départ volontaire ; elle est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle retient que sa présence constitue une menace pour l'ordre public ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant; elle est disproportionnée et entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'assignation à résidence est insuffisamment motivée ; elle n'est pas adaptée, nécessaire et proportionnée ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que ses moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le code des relations entre le public et l'administration

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique Mme C a présenté son rapport et entendu les observations de M. D, qui a fait valoir qu'il n'avait pas envie de repartir seul en Albanie, qu'il avait une vie en France et qu'il n'était pas d'accord avec l'interdiction de retour de deux ans.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. H D est un ressortissant albanais âgé de vingt-neuf ans. Il s'est marié avec Mme G F, ressortissante française, le 17 août 2020 en Albanie. Ils sont les parents A, née le 22 février 2022. M. D a bénéficié d'un visa long séjour portant sur la période du 29 mars 2021 au 29 mars 2022 puis d'un titre de séjour vie privée et familiale valable du 30 mars 2022 au 29 mars 2023. Par les deux arrêtés contestés du 29 octobre 2024, le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, lui a interdit le retour pendant deux ans et l'a assigné à résidence.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Au regard de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions contestées :

3. Les deux arrêtés contestés du 29 octobre 2024 ont été signés par M. B E, chef du bureau éloignement et contentieux, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature consentie par un arrêté du préfet de l'Isère du 3 septembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 12 septembre 2024. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés contestés doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision d'éloignement :

4. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, rendu applicable aux États membres par l'article 51 de la même Charte : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 du même article : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". La Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur ses conditions de séjour en France et les perspectives de son éloignement.

5. En l'espèce, M. D a été mis à même, lors de son audition par les services de gendarmerie le 29 octobre 2024, de présenter toutes les observations qu'il jugeait utile sur ses conditions de séjour en France et son possible éloignement. Il n'établit pas qu'il n'a pas pu présenter à l'administration d'autres éléments qui auraient pu influer sur le sens de la décision attaquée. Le moyen tiré du vice de procédure dont l'obligation de quitter le territoire français serait entachée doit donc être écarté.

6. En second lieu, d'une part, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". D'autre part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. M. D se prévaut de ses liens avec sa fille A, née de son union avec Mme F et qui est de nationalité française, ainsi que de ses liens amicaux et sociaux en France et d'un emploi qu'il a exercé lorsqu'il bénéficiait d'un titre de séjour. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il est en instance de divorce avec son épouse, qu'il a été condamné le 3 janvier 2024 par le tribunal correctionnel de Grenoble à la peine de six mois d'emprisonnement avec sursis assortie d'une interdiction d'entrer en contact avec Mme F pendant deux ans pour des faits de violences habituelles commises à son encontre, outre des faits de vol et d'escroquerie. M. D ne produit aucun élément de nature à établir qu'il contribuerait à l'entretien et à l'éducation de sa fille A. Enfin, il ressort de ses déclarations devant les gendarmes qu'il a conservé ses liens familiaux en Albanie où il continue à se rendre. Dans ces circonstances, la décision d'éloignement ne porte pas au droit au respect de la vie privée et familiale de M. D une atteinte disproportionnée aux buts qu'il poursuit et elle ne porte pas atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant A. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision d'éloignement doivent être rejetées.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3o de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

10. En premier lieu, contrairement à ce qu'indique le requérant, le préfet ne s'est pas fondé, pour le priver d'un délai de départ volontaire sur la circonstance que son comportement constituerait une menace pour l'ordre public, mais sur le risque qu'il se soustraie à la décision d'éloignement, présumé établi par l'absence d'entrée régulière et de demande de titre de séjour, par le souhait exprimé devant les gendarmes de ne pas se conformer à une décision d'éloignement et par l'insuffisance de ses garanties de représentation, toutes circonstances qu'il ne conteste pas. Or la circonstance que M. D risquait de se soustraire à l'obligation de quitter le territoire français suffisait au préfet de l'Isère pour le priver de tout délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de l'erreur dans l'appréciation de la menace pour l'ordre public doit être écarté.

11. En second lieu, le requérant se borne à soutenir que la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation compte tenu de son insertion et de sa vie privée et familiale et de la rupture de son contrôle judiciaire. Toutefois, il n'apporte pas d'élément de nature à établir l'existence d'obstacles à son éloignement à bref délai dans sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation et de la disproportion doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation du refus de délai de départ volontaire doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision d'éloignement et de la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public.". A ceux de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

15. Il ressort des termes de la décision contestée que la situation de M. D a été appréciée au regard de l'ensemble des critères fixés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

16. En troisième lieu, au regard de la condamnation pénale prononcée récemment à son encontre des chefs de violences habituelles sur conjoint, vol et escroquerie, le préfet de l'Isère a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, retenir que la présence de M. D constituait une menace pour l'ordre public.

17. En quatrième lieu, compte tenu de la situation personnelle et familiale de M. D décrite au point 6, l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans prononcée par le préfet ne méconnaît pas les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de retour doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

19. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du même code : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

20. La décision d'assignation à résidence vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquels elle se fonde et mentionne que M. D a fait l'objet d'une décision d'éloignement le 29 octobre 2024 et qu'il présente des garanties de représentation permettant d'envisager son éloignement. Elle est par suite suffisamment motivée.

21. En second lieu, l'arrêté contesté autorise M. D à circuler dans le département de l'Isère et lui impose une obligation de présentation à la brigade de gendarmerie de Pontcharra une fois par jour, y compris les jours fériés ou chômés. M. D, qui se borne à indiquer que l'assignation à résidence a été adoptée de manière automatique, n'apporte pas d'élément de nature à démontrer qu'elle ne serait pas adaptée, nécessaire et proportionnée aux finalités qu'elle poursuit. Compte tenu des modalités retenues et de leur durée limitée, et au regard des buts en vue desquels la mesure d'assignation a été prise, cet arrêté ne porte pas une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de M. D, garantie par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

22. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'assignation à résidence doivent être rejetées.

Sur les conclusions d'injonction et celles relatives aux frais liés à l'instance :

23. Les conclusions à fins d'injonction et celles présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative sont rejetées par voie de conséquence du rejet de l'ensemble des conclusions d'annulation.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. H D, à Me Poret et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

E. C

Le greffier,

L. Bourechak

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2408501

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