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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2409184

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2409184

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2409184
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 novembre 2024, Mme B A, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet relative à l'aide juridique ;

2°) d'annuler l'arrêté de la préfète du Rhône du 19 novembre 2024, notifié le même jour à 15h35 portant remise aux autorités portugaises ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- l'accord du Portugal doit être produit, à défaut l'arrêté doit être annulé ;

- la notification de l'arrêté est entachée d'un défaut d'information sur ses droits à une assistance juridique ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure, il a été pris en méconnaissance des stipulations des articles 5 et 5.5 de ce règlement ;

- l'arrêté a été pris en méconnaissance des stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle expose que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole de New-York du 31 janvier 1967 ;

- le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 de la Commission ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 de la Commission ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Conesa-Terrade, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, Mme Conesa-Terrade, première conseillère, a lu son rapport et constaté que les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante de la République Démocratique du Congo née le 12 novembre 2022, déclare être entrée en France le 12 mai 2024. Le 16 mai 2024, elle a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile auprès des autorités françaises, s'est vue délivrer une attestation de demande d'asile en application des articles L. 571-1, L. 573-1 et L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et remettre les brochures A et B en langue Lingala qu'elle a déclaré comprendre en application de l'article 4 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé. Lors de l'entretien individuel prévu par l'article 5 de ce même Règlement, Mme A a indiqué être en possession d'un visa délivré par le Portugal expirant le 1 er mai 2024. La consultation du fichier européen VIS a fait apparaître qu'elle était titulaire d'un visa délivré par les autorités portugaises, valide jusqu'au 1er mai 2024, apposé sur son passeport qu'elle n'a pas présenté lors de l'enregistrement de sa demande d'asile au guichet unique de la préfecture, et qui lui a permis de pénétrer sur le territoire des Etats membres. Les autorités portugaises ont été saisies le 3 juin 2024 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 du Règlement UE n° 604/2013. Le Portugal a fait connaître son accord explicite pour la réadmission de Mme A le 29 juillet 2024 en application de l'article 22 du Règlement (UE) n° 604/2013. Par l'arrêté contesté du 19 novembre 2024, la préfète du Rhône a décidé la remise de Mme A aux autorités portugaises.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Au regard de l'urgence, en application des dispositions précitées, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'insuffisance de motivation :

4. En application de l'article L. 742-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le prendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le Règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

5. L'arrêté attaqué prononçant la remise de Mme A aux autorités portugaises vise le Règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que les deux règlements susvisés portant modalité d'application du règlement n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable d'une demande d'asile. Cet arrêté relève le caractère irrégulier de l'entrée en France de Mme A, rappelle le déroulement de la procédure suivie lorsque Mme A s'était présentée devant les services de la préfecture du Rhône et précise que la consultation du Fichier EURODAC puis du Fichier européen VIS a montré que Mme A était titulaire d'un visa délivré par les autorités portugaises ayant expiré le 1er mai 2024. Cet arrêté expose les éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative s'est fondée pour estimer que l'examen de la demande d'asile présentée devant elle relevait de la responsabilité du Portugal, et fait ainsi apparaître le critère qui a permis de désigner cet Etat membre comme responsable de la demande d'asile de Mme A. L'arrêté en litige qui indique que l'intéressée n'a pas présenté d'observations utiles, au regard de la procédure de détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile ou susceptible de justifier la mise en œuvre de la clause discrétionnaire de l'article 17 du Règlement n'est entaché d'aucune insuffisance de motivation. L'autorité administrative n'était pas tenue de reprendre l'ensemble des termes échangés lors de l'entretien, ni l'ensemble des éléments relatifs à la situation de Mme A, mais seulement ceux sur lesquels la préfète s'est fondée pour prendre la décision en litige. Par suite, le moyen doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des garanties prévues par le Règlement (UE)° 604/2013 :

6. Si un étranger en situation irrégulière sollicite auprès des autorités d'un Etat membre son admission au séjour au titre de l'asile, les autorités compétentes doivent mettre en œuvre les garanties prévues par les articles 4 et 5 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé en vue de la détermination de l'Etat responsable. L'obligation d'information instituée par le Règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit la délivrance d'un document d'information sur les droits et obligations des demandeurs d'asile, dont la remise doit intervenir au début de la procédure d'examen des demandes d'asile pour permettre aux intéressés de présenter utilement leur demande aux autorités compétentes.

7. L'article 4 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé dispose que : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : () c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. () ". Ces informations peuvent lui être communiquées oralement.

8. Au cas d'espèce, il ressort des pièces du dossier et de la lecture même de l'arrêté contesté que Mme A a reçu les informations prévues à l'article 4 précité du Règlement susvisé, comme en atteste sa signature apposée sur les brochures A et B qui lui ont été remises, en langue lingala qu'elle a déclaré comprendre et parler, dès l'introduction de sa demande d'asile le 16 mai 2024 au guichet unique de la préfecture de l'Isère. Ces brochures lui ont donc été remises en temps utile pour lui permettre de faire valoir sa situation personnelle en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 précité du Règlement (UE) n° 604/2013 manque en fait et doit être écarté.

9. L'article 5 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé dispose que : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

10. Il ressort des pièces du dossier que l'entretien individuel et confidentiel avec l'agent de la préfecture de l'Isère, dont la qualification en vertu du droit national au sens des dispositions de l'article 4 précité est présumée, visant à s'assurer de sa compréhension des informations contenues dans les brochures, a donné lieu à un résumé dont une copie a été délivré à Mme A le jour même, contre signature. Mme A, qui a confirmé l'exactitude des informations la concernant, lors de la remise de ce résumé, reproche une retranscription incomplète de l'entretien sans toutefois établir, ni même alléguer qu'un élément omis aurait été de nature à exercer une influence sur le sens de la décision attaquée. Elle n'a, en conséquence, été privée d'aucune garantie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du Règlement (UE) n° 604/2013 et du caractère vicié de la procédure doit être écarté.

11. L'article 26§2 du Règlement (UE) n° 604/2013 dispose que " 1. Lorsque l'État membre requis accepte la prise en charge ou la reprise en charge d'un demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), l'État membre requérant notifie à la personne concernée la décision de le transférer vers l'État membre responsable () 2. La décision visée au paragraphe 1 contient des informations sur les voies de recours disponibles, y compris sur le droit de demander un effet suspensif, le cas échéant, et sur les délais applicables à l'exercice de ces voies de recours et à la mise œuvre du transfert et comporte, si nécessaire, des informations relatives au lieu et à la date auxquels la personne concernée doit se présenter si cette personne se rend par ses propres moyens dans l'État membre responsable. () ".

12. L'arrêté attaqué mentionne les voies et délais de recours. La requérante n'est, dès lors, pas fondée à soutenir qu'elle n'aurait reçu aucune information sur les procédures susceptibles de lui permettre d'accéder à une assistance juridique dans les conditions prévues à l'article 26 2° du règlement. Par suite, le moyen manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne de l'arrêté attaqué :

13. L'article 3 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé dispose que : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () ". Aux termes de l'article 12 de ce même Règlement (UE) : " () 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, () 4. Si le demandeur est seulement titulaire d'un ou plusieurs titres de séjour périmés depuis moins de deux ans ou d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des États membres. ".

14. Mme A étant titulaire d'un visa portugais périmé depuis le 1er mai 2024, lequel lui a permis de pénétrer sur le territoire des Etats membres, elle entrait dans le cas où, conformément au §4 de l'article 12 du Règlement (UE) n° 604/2013 susvisé, le Portugal est l'Etat responsable du traitement de sa demande d'asile. Il ressort de la lecture même de l'arrêté attaqué que les autorités portugaises ont été saisies le 3 juin 2024 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 précité du Règlement. Elles ont fait connaître leur accord explicite pour la réadmission de Mme A le 29 juillet 2024 dans les délais prévus à l'article 22 du même Règlement. La préfète du Rhône, qui n'était pas tenue de le faire, a produit au dossier l'accord explicite de prise en charge de Mme A par les autorités portugaises transmis par Dublinet. En relevant dans l'arrêté attaqué que l'intéressée n'avait pas présenté d'observations utiles pour la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile, et qu'elle n'avait fait état d'aucun élément susceptible de corroborer l'existence d'une vulnérabilité ou d'une situation médicale particulière empêchant sa réadmission par cet Etat membre, la préfète a pu, sans entacher sa décision ni d'erreur de droit ni d'erreur manifeste d'appréciation, considérer que la situation de Mme A ne relevait pas des dérogations prévues par les articles 3§2 ou 17 du Règlement.

15. Eu égard au caractère récent de son entrée sur le territoire français, à la durée et aux conditions de son séjour en France, nonobstant la circonstance qu'elle soutient maîtriser la langue française et s'investir dans des activités bénévoles, Mme A n'établit ni même n'allègue l'existence d'une vie privée et familiale ancienne, stable et ancrée en France. Dans ces conditions, au regard des faits de l'espèce, la préfète du Rhône a pu, à bon droit, et sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressée, retenir que la réadmission de Mme A au Portugal n'était pas de nature à porterune atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que le surplus des conclusions de la requête de Mme A doit être rejeté.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Huard, et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.

La magistrate désignée,

E. CONESA-TERRADE

Le greffier,

P. MULLER

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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