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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2500960

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2500960

mardi 11 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2500960
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARGAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 janvier 2025, M. C B, représenté par Me Margat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 janvier 2025 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile dans le délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, de lui remettre le dossier de demande d'asile à remettre à l'OFPRA sous le même délai et de l'admettre au séjour sous les mêmes conditions en sa qualité de demandeur d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour d'une durée de six mois ;

4°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait quant à la résidence de son fils en France et par là-même, sa décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- l'arrêté attaqué méconnait les conditions prévues par les articles 4 et 5 du règlement UE 604/2013 ;

- il appartient à la préfecture de démontrer qu'elle a bien saisi les autorités portugaises et que celles-ci ont accepté leur responsabilité, dans les délais et conditions prévues aux articles 21 et suivants du règlement UE n°604/2013 et de l'article 1 du règlement CE 1560/2003 ;

- son épouse et ses deux fils résident en France et ont des problèmes de santé ; dès lors, l'arrêté attaqué méconnait les articles 16 et 17 paragraphe 1 du règlement (UE) n°604 du 26 juin 2013 et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

La préfète du Rhône de l'Isère a présenté un mémoire en défense, enregistré le 10 février 2025, par lequel elle conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ban, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 615-2, L. 614-1, L. 911-1 et L. 921-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 11 février 2025, a été entendu le rapport de M. Ban, magistrat désigné ainsi que les observations de Me Margat qui fait valoir que l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale garantie par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme de M. B et les observations de M. et Mme B.

L'instruction a, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, été close à l'issue de ce rapport.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant angolais né le 22 juillet 1960, déclare être entré irrégulièrement en France le 28 août 2024. Il a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile auprès des autorités françaises. Par l'arrêté attaqué du 24 janvier 2025, la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

4. En l'espèce, la décision attaquée mentionne, outre des éléments sur la situation de M B, que les autorités portugaises ont été saisies le 12 novembre 2024 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 du règlement (UE) n°604/2013. Elle indique clairement, ce faisant, le critère de ce règlement dont la préfète du Rhône a fait application. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, dans la décision attaquée, la préfète du Rhône mentionne que " les recherches effectuées par mes services n'ont pas permis d'établir que son fils mineur B A E D se trouve sur le territoire national ". En se prononçant dans des termes prudents et compte tenu des informations transmises par M. B lors de son entretien individuel et lors de ses différents rendez-vous au pôle régional Dublin des 27 novembre et 30 décembre 2024, dans lesquels il n'a pas fait état de ce que son enfant mineur était placé à l'aide sociale à l'enfance, la préfète du Rhône ne peut être regardée comme ayant commis une erreur de fait. En tout état de cause, compte tenu notamment de ce qu'il sera dit au point 12, il ne résulte pas de l'instruction qu'elle aurait renoncé à la remise aux autorités allemandes de M. B si elle avait pris en compte cet élément.

6. En troisième lieu, il ressort de l'arrêté attaqué qu'avant de prendre l'arrêté attaqué, l'administration a procédé à l'examen de la situation de M. B et, eu égard à ce qui a été dit au point précédent, la circonstance qu'il ne mentionne pas que l'enfant mineur de M. B a été placé à l'aide sociale à l'enfance ne révèle aucun défaut d'examen de sa situation.

7. En quatrième lieu, aux termes du 2 de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend (). Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 ". Aux termes de cet article 5 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. () 4. L'entretien est mené dans une langue que le demandeur comprend () Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

8. Il ressort des pièces du dossier que, le 28 octobre 2024, M. B s'est vu remettre les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " en langue portugaise que l'intéressé a déclaré comprendre. En outre, une information sur les règlements communautaires lui a été remise. Il ressort du compte-rendu du 28 octobre 2024 que l'entretien individuel de M. B a été mené par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère dont les initiales correspondent aux nom et prénom d'un agent figurant sur la liste des agents habilités. Durant cet entretien, M. B a été assisté par un interprète agréé en langue portugaise. Ainsi, il a bénéficié des informations dans les conditions prévues par les articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces dispositions doivent être écartés.

9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a déposé sa demande d'asile en France le 28 octobre 2024, demande placée sous procédure Dublin en raison d'un visa périmé depuis moins de 6 mois délivré par les autorités portugaises. Le préfet du Rhône produit l'accusé de réception, par le point d'accès national portugais, établissant que le Portugal été saisie d'une demande de prise en charge le 12 novembre 2024 dans le délai des 3 mois prévu à l'article 21 du règlement Dublin. Les autorités portugaises ont par la suite donné leur accord explicite pour la réadmission de l'intéressé le 7 janvier 2025, soit dans le délai de 2 mois suivant la demande de prise ne charge qui leur avait été adressé, conformément à l'article 22 du règlement. Dès lors, les délais de saisine et de réponse prévus par ces deux articles ont été respectés.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1 chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

11. Pour soutenir que la préfète du Rhône aurait dû faire application de la clause discrétionnaire, M. B fait valoir que son épouse réside en France avec ses deux enfants, qu'elle est atteinte d'un handicap visuel, que son fils le plus jeune a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance (ASE) et que son épouse le voit depuis 2020 dans le cadre d'une convention de parrainage avec l'ASE.

12. M. B a vécu séparé pendant plus de 6 ans de son fils A né le 20 décembre 2009, lequel est pris en charge par l'ASE depuis 2019. Il ne ressort des pièces du dossier ni qu'il a maintenu des contacts avec son enfant pendant cette période de séparation ni qu'il a entrepris, depuis son entrée en France, des démarches afin s'occuper de lui ou pour la prise en charge de ses problèmes de santé. A cet égard, le jugement du 15 février 2024 du juge aux affaires familiales accordant un droit de visite et d'hébergement à son épouse au regard de son investissement dans son éducation, ne mentionne pas une quelconque présence de l'intéressé auprès de son enfant. Il n'apporte pas ainsi d'élément tendant à établir son implication et son investissement dans l'éducation et l'entretien du jeune A. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier qu'il entretient avec son épouse et son autre enfant majeur qui font chacun l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, et dont le parcours migratoire parait différer de celui du requérant, des liens d'une particulière intensité. Dans ces conditions, les relations dont se prévaut le requérant ne peuvent être regardées comme justifiant qu'il soit dérogé aux règles de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'asile du requérant. Par suite, la préfète du Rhône n'a pas méconnu l'article 17 du règlement n°604/2013.

13. Pour les raisons qui viennent d'être énoncées, la décision attaquée ne méconnait pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle comporte sur la situation de M. B.

14. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué est entaché d'illégalité et à en demander l'annulation. Par voie de conséquence, ses conclusions d'injonction et tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Margat et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 février 2025.

Le magistrat désigné,

JL. BanLa greffière,

L. Rouyer

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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