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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2502502

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2502502

jeudi 22 mai 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2502502
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantHUARD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. D, ressortissant colombien, contestant l'arrêté du préfet de la Savoie du 3 février 2025 lui faisant obligation de quitter le territoire français avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a écarté le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté. Il a également jugé que le droit d'être entendu, garanti par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, n'avait pas été méconnu, la procédure de demande d'asile n'ayant pas pour finalité d'informer l'intéressé d'une mesure d'éloignement imminente. La solution retenue s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mars 2025, M. C D, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2025 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Savoie, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

° méconnaît son droit d'être entendu garanti par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, alors qu'il était mineur à l'époque de la procédure d'asile ;

° méconnaît son droit au respect à la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

° méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de deux années :

° est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une mesure d'éloignement illégale ;

° est entachée d'erreur manifeste d'appréciation alors qu'il ne présente pas de menace pour l'ordre public, est entré sur le territoire encore mineur, et n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er avril 2025, la préfète de la Savoie conclut au rejet de la requête. Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, Mme B a lu son rapport, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant colombien né le 10 mai 2006, expose être entré irrégulièrement en France le 28 novembre 2023 via l'Espagne, sous couvert de son passeport biométrique. Le 19 décembre 2023, il a effectué une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 27 mars 2024, notifiée le 25 avril suivant, et devenue définitive. Consécutivement, le préfet de Savoie l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans par l'arrêté du 3 février 2025 dont M. D demande l'annulation.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

3. La décision vise les dispositions applicables, et notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et contient la mention des circonstances de fait qui la fondent, relatives notamment au séjour de M. D au titre de sa demande d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté doit être écarté.

En ce qui concerne la décision obligeant M. D à quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

5. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français non prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D a été, à un moment de la procédure, informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ou mis à même de présenter des observations, la procédure de demande d'asile n'ayant pas une telle finalité. Toutefois, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un tel moyen, d'apprécier si l'intéressé a été, en l'espèce, privé de cette garantie ou, à défaut, si cette irrégularité a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de cette décision. A cet égard, il ressort des pièces du dossier que le requérant, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, a été informé, dans une langue qu'il comprend, des éléments de procédure concernant son dossier et rien ne l'a empêché de porter à la connaissance de l'administration, puis de l'OFPRA, tout élément de nature à faire obstacle à la décision contestée. S'il fait valoir qu'il aurait pu présenter des observations sur sa situation et notamment sur son insertion en France, cette irrégularité a été sans incidence sur le sens de la décision, dès lors que le préfet a pris en compte l'ensemble de sa situation personnelle pour édicter la mesure litigieuse. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. D est entré récemment en France en novembre 2023. Il se prévaut de la présence sur le territoire français de sa mère, de sa sœur, et du fils de cette dernière. Il ressort toutefois des pièces du dossier que cette famille de compatriotes colombiens, qui font l'objet d'une même procédure d'éloignement, ne justifient pas non plus d'une présence plus ancienne que M. D sur le territoire, alors qu'ils ont passé la majorité de leur vie en Colombie. Dans ces conditions, compte tenu de la durée de son séjour et des modalités de sa présence en France, et alors que la cellule familiale peut se reconstituer en Colombie, pays dont le requérant et sa famille ont la nationalité, M. D n'établit pas que la décision litigieuse porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale, et le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. M. D ne peut se prévaloir de ces stipulations au soutien des conclusions en annulation dirigées contre la décision l'obligeant à quitter le territoire français, laquelle ne fixe pas le pays de destination. A supposer que D ait entendu contester la décision fixant le pays de destination vers lequel il pourra être reconduit, il n'apporte au soutien de sa requête aucun élément probant permettant d'établir la réalité des risques d'enrôlement forcé par des groupes paramilitaires qu'il allègue en cas de retour en Colombie. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que ses déclarations concernant ces risques n'ont pas conduit l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides à tenir les faits allégués pour établis dans sa décision du 27 mars 2024. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". L'article L. 612-10 du même code dispose " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. Il ne ressort d'aucun élément du dossier que la présence de M. D en France représente une menace pour l'ordre public. Le préfet de la Savoie ne justifie par ailleurs d'aucune circonstance de nature à justifier de la nécessité de faire obstacle au retour de M. D, dans des conditions régulières, dans tous les pays membres de l'espace Schengen au cours des deux années qui suivront l'exécution de son obligation de quitter le territoire français. Par suite, M. D est fondé à soutenir que cette mesure de police est en l'espèce démunie de nécessité et à en demander pour ce motif l'annulation, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête relatifs à cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

14. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ". Aux termes de l'article R. 613-7 du même code : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 : " I. - Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription. / () / IV. - La mise à jour des données enregistrées est réalisée, à l'initiative de l'autorité ayant demandé l'inscription au fichier () ".

15. Il résulte de ces dispositions que l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français implique seulement l'effacement sans délai du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Le présent jugement n'implique en revanche pas que la préfète de la Savoie réexamine la situation de M. D au regard de son droit au séjour ni qu'elle lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Les conclusions à fin d'injonction de M. D doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

16. Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre. / Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () ".

17. M. D bénéficiant de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocat peut se prévaloir de ces dispositions. Toutefois celles-ci font obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie perdante du paiement par l'autre partie d'une somme au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que les bénéficiaires de l'aide auraient exposés s'ils n'avaient pas eu cette aide. Les conclusions de M. D tendant à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie essentiellement perdante dans la présente instance, une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son avocat, Me Huard, doivent, dans les circonstances de l'espèce, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 3 février 2025 par laquelle le préfet de la Savoie a interdit à M. D de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à la préfète de la Savoie, et à Me Huard.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2025, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme A et Mme B, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2025.

La rapporteure,

F. B

Le président,

P. THIERRYLa greffière,

A. ZANON

La République mande et ordonne à la préfète de la Savoie en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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