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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2502983

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2502983

mardi 24 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2502983
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de Mme B, qui contestait un arrêté préfectoral l'obligeant à quitter le territoire français avec une interdiction de retour d'un an. La juridiction a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que le moyen tiré de la méconnaissance du délai prévu à l'article R. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'était pas fondé, ce délai n'étant pas prescrit à peine d'irrégularité. Le tribunal a également estimé que la décision ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale de la requérante au sens de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. En conséquence, la demande d'annulation de l'arrêté et les conclusions accessoires ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mars 2025, Mme B, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté n°2024 - SF 272 du 18 février 2025 par lequel la préfète de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de réexaminer sa situation en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme B soutient que :

L'arrêté dans son ensemble :

- est insuffisamment motivé ;

- méconnaît l'article R.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

L'obligation de quitter le territoire français :

- méconnaît le droit d'être entendu et le principe général du droit de l'union européenne du droit de la défense et de la bonne administration ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- est illégale si l'obligation de quitter le territoire français est annulée ;

- méconnaît l'article L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est disproportionnée, méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2025, la préfète de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 20 mars 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 5 mai 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Vial-Pailler,

- et les observations de Me Miran, substituant Me Huard, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé ou qui ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-2 et qui ne peut être autorisé à demeurer sur le territoire à un autre titre doit quitter le territoire français, sous peine de faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Sous réserve des cas où l'autorité administrative envisage d'admettre l'étranger au séjour pour un autre motif, elle prend à son encontre, dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, une obligation de quitter le territoire français sur le fondement et dans les conditions prévues au 4° de l'article L. 611-1 ". Aux termes de l'article R. 611-3 du même code : " Le délai prévu à l'article L. 542-4 est de quinze jours à compter de la date à laquelle l'autorité administrative compétente a connaissance de l'expiration du droit au maintien de l'étranger. () ". Il ne ressort pas de ces dispositions que ce délai est fixé à peine d'irrégularité de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision mentionne, au visa notamment de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que Mme B a formulé une demande d'asile rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 10 juillet 2024, qu'elle ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire national, qu'elle n'a formulé aucune demande d'admission au séjour ni fait valoir de circonstances nouvelles postérieurement et que la décision ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale normale. Par suite, la décision, qui contient la mention des circonstances de droit et de fait qui la fondent, est suffisamment motivée.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

4. Aux termes de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger a présenté une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, l'autorité administrative, après l'avoir informé des motifs pour lesquels une autorisation de séjour peut être délivrée et des conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements à ce stade, l'invite à indiquer s'il estime pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre et, dans l'affirmative, à déposer sa demande dans un délai fixé par décret. Il est informé que, sous réserve de circonstances nouvelles, notamment pour des raisons de santé, et sans préjudice de l'article L. 611-3, il ne pourra, à l'expiration de ce délai, solliciter son admission au séjour. Les conditions d'application du présent article sont précisées par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article D. 431-7 dudit code : " Pour l'application de l'article L. 431-2, les demandes de titres de séjour sont déposées par le demandeur d'asile dans un délai de deux mois. Toutefois, lorsqu'est sollicitée la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article L. 425-9, ce délai est porté à trois mois. "

5. Dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision portant obligation de quitter le territoire français est prise, notamment, après que la qualité de réfugié ait été définitivement refusée à l'étranger. Or, l'étranger est conduit, à l'occasion du dépôt de sa demande d'asile, à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit reconnue la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, laquelle doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir toute observation complémentaire, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit d'être entendu, ainsi satisfait avant que l'administration statue sur une demande d'asile, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre à même la personne concernée de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français ou l'interdiction de retour sur ce même territoire. Au surplus, lorsqu'un étranger présente une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, il est informé par l'autorité administrative, en application des dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de la possibilité qui lui est ouverte de solliciter son admission au séjour à un autre titre et des conséquences de l'absence de demande sur un autre fondement, au nombre desquelles figure l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français. Or, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée n'avait pas présenté de demande l'admission au séjour en application de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, ni fait valoir de circonstances nouvelles postérieurement aux délais fixés par l'article D. 431-7 du même code, notamment celles liées à son état de santé. Si elle indique qu'elle est susceptible de se faire opérer d'ici la fin de l'année, elle ne soutient ni n'établit qu'elle ne pourrait recevoir les soins appropriés dans son pays d'origine. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu doit être écarté. En tout état de cause, la requérante ne justifie pas d'éléments qu'elle aurait tenté de porter à la connaissance du préfet et qui auraient pu avoir une incidence sur le sens des décisions attaquées.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. /2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

7. Pour contester l'obligation de quitter le territoire français, Mme B se prévaut d'une entrée sur le territoire français il y a près de 3 ans et de liens stables et intenses noués au cours de sa scolarisation en lycée professionnel. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que si l'intéressée est entrée en France à l'âge de 17 ans et y a suivi un parcours scolaire sérieux, elle est célibataire et sans enfant. La requérante ne produit en outre aucune pièce, mis à part celles liées à sa scolarisation, pouvant attester des liens personnels intenses et stables dont elle se prévaut sur le territoire français. La seule présence d'une sœur ne permet pas de se voir octroyer un droit au séjour. Au demeurant, elle n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, où elle a vécu la majorité de son existence et où elle s'est nécessairement créée des attaches personnelles et sociales. Mme B soutient qu'elle a fui la Guinée-Equatoriale à la suite des violences qu'elle subissait de la part de son ancien conjoint. Toutefois, alors que l'intéressée a vu sa demande d'asile rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA, elle n'établit ni les craintes pour sa sécurité, ni qu'elle ne pourrait mener une vie normale dans ce pays en un lieu où elle serait protégée de son ex conjoint. Par suite, la préfète de l'Isère n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire :

8. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut pas excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ". Il ressort de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères que ces dispositions énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs.

9. Mme B justifie d'une scolarité dans un lycée depuis maintenant deux ans et dans lequel elle est appréciée par ses enseignants. Alors que Mme B n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il ne ressort d'aucun élément du dossier que sa présence représenterait une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Isère ne mentionne aucun élément suffisant de nature à justifier de la nécessité de cette mesure de police. Par suite, Mme B est fondée à soutenir que cette mesure est disproportionnée et à en demander pour ce motif l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La seule annulation de la décision par laquelle la préfète de l'Isère a interdit à Mme B le retour sur le territoire français pendant un an, n'implique pas que lui soit délivré un titre de séjour ni une autorisation provisoire de séjour. Il s'ensuit que ses conclusions à fin d'injonction sur ce point doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État une quelconque somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 18 février 2025 de la préfète de l'Isère interdisant à Mme C retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 3: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B, à Me Huard et à la préfète de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 13 mai 2025, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

M. Villard, premier conseiller,

Mme Pollet, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2025.

Le président, rapporteur,

C. VIAL-PAILLER

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

N. VILLARD Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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