Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 septembre 2025, la préfète de l’Isère demande au juge des référés d’ordonner, sur le fondement des dispositions du troisième alinéa de l’article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales, reproduit à l’article L. 554-1 du code de justice administrative, la suspension de la note de service du 27 février 2025 du maire de Grenoble relative à la mise en place d’une nouvelle autorisation spéciale d’absence « deuxième parent » pour les agents de la commune, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de cette note.
Elle soutient que :
- le maire de Grenoble n’est pas compétent, en sa seule qualité de chef de service, pour accorder un avantage en créant un nouveau type de congés sous couvert d’autorisations spéciales d’absence ;
- la note de service litigieuse, qui est susceptible de recours, est entachée d’un vice de procédure, dès lors qu’elle devait être précédée d’une consultation préalable du comité social territorial ;
- elle est entachée d’erreur de droit et d’un défaut de base légale, en ce que l’autorisation spéciale d’absence qu’elle institue ne vise, en méconnaissance du principe de parité entre fonctions publiques, qu’à rallonger de six semaines la durée du congé de paternité et d’accueil de l’enfant prévu par l’article L. 631-9 du code général de la fonction publique, lequel ne prévoit aucune possibilité de prolongation, et n’est donc pas une autorisation spéciale d’absence discrétionnaire au sens des dispositions de l’article L. 622-1 du même code ; la note prévoit d’ailleurs l’octroi automatique de ce congé une fois épuisés les droits aux congés de paternité et d’accueil de l’enfant, dès lors notamment qu’elle ne le conditionne pas aux nécessités du service ;
- le pouvoir d’organisation reconnu au chef de service ne lui permet pas d’accorder des avantages en l’absence de toute assise législative ou réglementaire ;
- le congé accordé par la note de service litigieuse sans base légale a pour effet de réduire le temps de travail annuel des agents, en méconnaissance des dispositions réglementaires applicables aux collectivités territoriales sur ce point et du principe de parité entre les fonctions publiques.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2025, la commune de Grenoble, représentée par Me Tissot, conclut au rejet du déféré et demande au juge des référés de mettre à la charge de l’Etat le versement d’une somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le maire était bien compétent pour définir les conditions d’une autorisation spéciale d’absence liée à la parentalité accordée aux agents de la commune sur le fondement de l’article L. 622-1 du code général de la fonction publique ;
- le choix d’instituer cette autorisation spéciale d’absence par voie de note de service est sans influence sur la légalité de cette dernière ;
- aucune disposition législative ou réglementaire n’imposait de saisir le comité social territorial, qui a au demeurant été saisi et régulièrement informé ; en tout état de cause, il n’est pas démontré qu’une éventuelle irrégularité aurait privé qui que ce soit d’une garantie ou exercé une influence sur le sens de la décision ;
- le moyen tiré de la méconnaissance du champ d’application de la loi, en ce que la note de service en cause instituerait, non une autorisation spéciale d’absence dérogatoire, sectorielle et discrétionnaire, en application de l’article L. 622-1 du code général de la fonction publique, mais une nouvelle catégorie de congé non prévue par les statuts de la fonction publique, est inopérant, compte tenu des différences de fondement, d’objet, de conditions d’octroi et d’effets sur la situation administrative des agents entre les congés statutaires et l’autorisation spéciale d’absence en litige ; elle ne méconnaît pas davantage les règles applicables en matière de temps de travail des agents ni le principe de parité entre les fonctions publiques, qui ne trouve à s’appliquer que s’il est prévu par un texte, et ne s’impose, dès lors, qu’en matière de rémunération et de temps de travail ;
- le moyen tiré de la méconnaissance du principe d’égalité entre agents publics doit être écarté.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- le déféré enregistré le 16 septembre 2025 sous le numéro 2506998 par laquelle la préfète de l’Isère demande l’annulation de la note de service attaquée.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme B... pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique tenue le 13 octobre 2025 à 14h00 en présence de Mme Bonino, greffière d’audience, Mme B... a lu son rapport et entendu :
- les observations de Mme A..., représentant la préfète de l’Isère, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, précise qu’elle n’entendait pas contester le fait que la décision attaquée ait pris la forme d’une note de service, et insiste sur la similarité d’objet entre l’autorisation spéciale litigieuse et le congé paternité dont les conditions et la durée sont déjà prévues par la loi ;
- les observations de Me Tissot, représentant la commune de Grenoble, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire par les mêmes moyens, et insiste notamment sur la différence entre un congé et l’autorisation spéciale litigieuse, fondée sur l’article L. 622-1, dont le bénéfice est subordonné à la survenance d’un évènement et à une demande spécifique de l’agent, présente un caractère discrétionnaire et peut ne pas être accordée en fonction des nécessités du service.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Aux termes de l’article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales, auquel renvoie l’article L. 554-1 du code de justice administrative : « Le représentant de l’Etat dans le département défère au tribunal administratif les actes mentionnés à l’article L. 2131-2 qu’il estime contraires à la légalité dans les deux mois suivant leur transmission. / (…) Le représentant de l’Etat peut assortir son recours d’une demande de suspension. Il est fait droit à cette demande si l’un des moyens invoqués paraît, en l’état de l’instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l’acte attaqué. Il est statué dans un délai d’un mois ». Aux termes de l’article L. 622-1 du code général de la fonction publique, dans sa rédaction applicable à la date de la note de service litigieuse : « Les agents publics bénéficient d’autorisations spéciales d’absence liées à la parentalité et à l’occasion de certains évènements familiaux. Ces autorisations spéciales d’absence sont sans effet sur la constitution des droits à congés annuels et ne diminuent pas le nombre des jours de congés annuels ». Aux termes de l’article L. 631-9 du même code : « Le fonctionnaire en activité a droit au congé de paternité et d’accueil de l’enfant pour une durée égale à celle prévue à l’article L. 1225-35 du code du travail. / Ce congé bénéficie au père fonctionnaire ainsi que, le cas échéant, au fonctionnaire conjoint de la mère ou à l’agent public lié à elle par un pacte civil de solidarité ou vivant maritalement avec elle (…) ».
Par une note de service du 27 février 2025, le maire de Grenoble a mis en place une « autorisation spéciale d’absence deuxième parent », à compter du 1er mars 2025 et pour les naissances intervenues à compter du 1er janvier 2025, au bénéfice des agents de la commune. Cette note de service prévoit la possibilité, pour le deuxième parent d’un enfant né à compter du 1er janvier 2025 « de bénéficier d’un congé paternité ou accueil de l’enfant étendu de 6 semaines (soit 30 jours) en plus du congé paternité ou d’accueil de l’enfant prévu par les textes », qui pourra être « pris » de manière continue ou discontinue, dans les six mois suivant la naissance, une fois épuisés les droits au congé paternité et d’accueil de l’enfant, au prorata du temps de travail de l’agent et sans possibilité de report. La note précise que l’agent concerné doit « se rapprocher de son service afin de poser, à la suite du congé paternité ou d’accueil, l’ASA intitulée « C2PA » dans le logiciel » de gestion de la collectivité, sans d’ailleurs réserver explicitement l’hypothèse d’un refus pour nécessité de service. Il résulte enfin des écritures de la commune que cette autorisation d’absence d’une durée de six semaines est octroyée avec maintien du traitement.
En l’état de l’instruction, le moyen tiré de ce que l’autorisation spéciale d’absence « deuxième parent » mise en place par la note du 27 février 2025 ne vise, eu égard notamment à ses conditions d’octroi ainsi qu’à sa durée, qu’à rallonger de six semaines la durée du congé de paternité et d’accueil de l’enfant prévu par l’article L. 631-9 du code général de la fonction publique, et n’est donc pas une autorisation spéciale d’absence discrétionnaire, au sens des dispositions de l’article L. 622-1 du même code, est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. Il y a lieu, par suite, d’ordonner la suspension de l’exécution de cette note de service jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, verse une somme à la commune de Grenoble au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L’exécution de la note de service du 27 février 2025 du maire de Grenoble est suspendue jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Article 2 : Les conclusions présentées pour la commune de Grenoble sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la préfète de l’Isère et à la commune de Grenoble.
Fait à Grenoble, le 17 octobre 2025.
La juge des référés,
M. B...
La République mande et ordonne à la préfète de l’Isère en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.