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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2512171

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2512171

jeudi 19 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2512171
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantAZOUAGH

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. A... visant à annuler un arrêté d'obligation de quitter le territoire français (OQTF) et une interdiction de retour. Le juge a estimé que la mesure d'éloignement, fondée sur le rejet définitif de sa demande d'asile (article L. 611-1 4° du CESEDA), ne portait pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale (article 8 de la CEDH), au regard de la durée et de la nature de son séjour. Les autres moyens, dont ceux relatifs à la compétence du signataire et à l'interdiction de retour, ont également été écartés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 novembre 2025, M. C... A..., représenté par Me Azouagh, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 5 juin 2025 par lequel la préfète de la Savoie l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d’enjoindre à la préfète de de la Savoie de prendre des mesures adéquates pour que son nom ne soit pas signalé dans le système d’information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

l’arrêté dans son ensemble est entaché d’incompétence ;
l’obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
la décision fixant le pays de destination est illégale compte tenu de l’illégalité de la décision l’obligeant à quitter le territoire français ;
l’interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la préfète de la Savoie ne mentionne aucun élément de nature à justifier la nécessité ou même le simple intérêt de cette mesure de police ;
son signalement aux fins de non-réadmission dans le système d’information Schengen est illégal compte tenu de l’illégalité de l’interdiction de son retour en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 janvier 2026, la préfète de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 11 septembre 2025.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Barriol.

Considérant ce qui suit :
M. C... A..., ressortissant guinéen né en 2004, est entré en France le 24 décembre 2020 selon ses déclarations. Il a sollicité l’asile le 21 février 2023. La consultation du fichier « Eurodac » ayant révélé que l’examen de sa demande d’asile relevait, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, de la responsabilité des autorités italiennes, les autorités françaises ont demandé aux autorités de ce pays la reprise en charge du requérant. Son transfert n’ayant pu être réalisé, sa demande d’asile a été reprise en charge par la France en procédure accélérée le 18 janvier 2024. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande par une décision du 29 mai 2024, que la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a refusé d’annuler par une décision du 27 septembre 2024. Par l’arrêté attaqué du 5 juin 2025, la préfète de la Savoie l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours sur le fondement des dispositions du 4° de l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, l’arrêté attaqué a été signé par Mme D... B..., directrice de la citoyenneté et de la légalité à la préfecture de la Savoie, qui avait reçu à cet effet une délégation consentie par arrêté de la préfète de la Savoie du 22 avril 2025, régulièrement publié. Ainsi le moyen tiré de l’incompétence du signataire doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (…) ».
M. A..., célibataire et sans enfant, séjournait en France depuis moins de 5 ans à la date de la décision contestée. Il ne justifie pas y avoir développé des liens personnels et familiaux stables et intenses. Dès lors, la préfète de la Savoie n’a pas porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de la mesure d’éloignement contestée. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En troisième lieu, dans ces mêmes circonstances, M. A... n’est pas fondé à soutenir que la préfète de la Savoie a commis une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de la mesure d’éloignement sur la situation personnelle de M. A....
En quatrième lieu, les moyens soulevés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français étant tous écartés, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination doit être annulée en raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français.
En cinquième et dernier lieu, il ressort des termes de l’arrêté contesté que, pour justifier la décision d’interdiction de retour sur le territoire français, la préfète de la Savoie, après avoir mentionné que M. A... ne justifie d’aucun lien personnel et familial en France, qu’il n’est pas démuni de telles attaches dans son pays d’origine, indique que la durée de deux ans de cette interdiction ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l’intéressé. Alors que M. A... n’a jamais fait l’objet d’une mesure d’éloignement et qu’il ne ressort d’aucun élément du dossier que sa présence représente une menace pour l’ordre public. Ainsi, la préfète de la Savoie ne mentionne aucun élément de nature à justifier de la nécessité de faire obstacle au retour de M. A... en France, dans des conditions régulières, au cours des deux années qui suivront l’exécution de son obligation de quitter le territoire français. Par suite, M. A... est fondé à soutenir que la préfète de la Savoie a entaché sa décision d’une erreur d’appréciation et à en demander pour ce motif l’annulation.
Il résulte de ce qui précède que l’illégalité de la décision d’interdiction de retour sur le territoire français emporte par voie de conséquence l’illégalité du signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
La seule annulation de la décision par laquelle la préfète de la Savoie a interdit à M. A... le retour sur le territoire français pendant deux ans, n’implique pas que la préfète de la Savoie réexamine sa situation ni ne lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Il s’ensuit que ses conclusions à fin d’injonction sur ce point doivent être rejetées.
L’annulation de l’interdiction de retour sur le territoire français implique seulement que la préfète de la Savoie prenne les mesures adéquates pour que le nom de M. A... ne soit pas signalé dans le système d’information Schengen. Il y a lieu de prescrire l’exécution de cette mesure dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente décision.
Sur les frais liés au litige :
Aux termes de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : « Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l’aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre. / Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l’aide juridictionnelle, à payer à l’avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l’aide juridictionnelle, une somme qu’il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l’Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l’aide aurait exposés s’il n’avait pas eu cette aide. (...) ».
M. A... bénéficiant de l’aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir de ces dispositions. Toutefois celles-ci font obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie perdante du paiement par l’autre partie d’une somme au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l’aide aurait exposé s’il n’avait pas eu cette aide. Ces conclusions doivent par suite être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 5 juin 2025 par laquelle la préfète de la Savoie a interdit à M. A... le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Savoie de prendre les mesures adéquates pour que le nom de M. A... ne soit pas signalé dans le système d’information Schengen dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C... A..., à Me Azouagh et à la préfète de la Savoie.
Délibéré après l'audience du 5 mars 2026, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,
Mme Beytout, première conseillère,
Mme Barriol, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 mars 2026.

La rapporteure,

E. BARRIOL

Le président,

P. THIERRY

La greffière,




A. ZANON


La République mande et ordonne à la préfète de la Savoie en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

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