Le Tribunal Administratif de Grenoble a annulé l'arrêté du 6 novembre 2025 par lequel la préfète de la Haute-Savoie obligeait M. C..., ressortissant kosovar, à quitter le territoire français. La décision retient que l'obligation de quitter le territoire français était fondée sur l'absence de visa, alors que M. C., en tant que ressortissant kosovar titulaire d'un passeport biométrique, était exempté de cette obligation pour un séjour de 90 jours en application du règlement (UE) 2018/1806. En conséquence, le tribunal a annulé l'ensemble des décisions contestées, incluant le refus de délai de départ volontaire, la fixation du pays de destination et l'interdiction de retour de dix-huit mois.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 2 décembre 2025, M. A... C..., représenté par Me Djinderedjian, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 6 novembre 2025 par lequel la préfète de la Haute-Savoie l’a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le Kosovo comme pays de destination de la mesure d’éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois ;
3°) d’enjoindre à la préfète de la Haute-Savoie de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les meilleurs délais à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions d’astreinte sous un délai d’un mois ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser M. B... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté a été pris par une autorité incompétente à défaut de justifier d’une délégation de signature ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions du règlement UE 2018/1806 modifié par le règlement 2023/850 du parlement européen et du conseil du 19 avril 2023 dès lors qu’elle n’est fondée que sur la circonstance qu’il s’est maintenu sur le territoire après l’expiration de son visa alors qu’il disposait d’un droit au séjour de trois mois qui n’était pas arrivé à échéance au jour de la décision attaquée ;
- le refus de délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l’article L. 612-2 et du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la décision d’interdiction de retour sur le territoire français méconnaît l’article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte atteinte au respect à sa vie privée et familiale protégé par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 décembre 2025, la préfète de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) 2018/1806 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l’obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Barriol pour statuer sur les recours dont le jugement relève des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Barriol, magistrate désignée.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 6 novembre 2025, la préfète de la Haute-Savoie a obligé M. C..., ressortissant kosovar né le 3 mars 1993, à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de dix-huit mois. Par la présente requête, M. C... demande l’annulation de cet arrêté.
Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ». En l’espèce, il y a lieu, eu égard à l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur la requête de l’intéressé, de prononcer son admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 611-1 du même code : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; (…) ». Aux termes de l’article 4 du règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 modifié : « 1. Les ressortissants des pays tiers figurant sur la liste de l'annexe II sont exemptés de l'obligation prévue à l'article 3, paragraphe 1, pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours. (…) ». Le Kosovo est au nombre des pays figurant à l’annexe II du règlement précité et ses ressortissants, au plus tard depuis le 1er janvier 2024, et dès lors qu’ils sont titulaires de passeports biométriques délivrés par le Kosovo, se trouvent exemptés de l’obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des Etats membres pour des séjours dont la durée n’excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours.
Pour obliger M. B... à quitter le territoire français, la préfète de la Haute-Savoie a relevé que démuni de tout passeport, il ne pouvait justifier être entrée régulièrement sur le territoire français, muni des documents et visas requis par la réglementation en vigueur. Toutefois, M. B... est un ressortissant kosovar exempté de l’obligation de visa. La préfète de la Haute-Savoie ne pouvait donc lui opposer l’absence de visa. En outre, M. B... a déclaré lors de son audition en garde à vue vivre au Kosovo, être présent pour le tourisme depuis le 2 septembre 2025, que son passeport comporte un tampon d’entrée justifiant qu’il est entré sur le territoire depuis moins de trois mois et que ce document se trouve chez sa cousine. Dans ses écritures, M. B... explique ne pas pouvoir produire une copie de son passeport, qui porte la mention de la date d’entrée dans l’espace Schengen soit le 2 septembre 2025, dès lors qu’il l’a remis à la gendarmerie dans le cadre de son assignation à résidence qui lui a été délivrée le 22 novembre 2025. La préfète de la Haute-Savoie se borne à indiquer en défense que M. B... n’a pas été en mesure de justifier lors de la décision contestée être en possession d’un passeport alors que l’arrêté portant assignation à résidence mentionne que l’intéressé justifie de son identité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 611-1 1°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être accueilli.
Le requérant est par suite fondé, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, à demander l’annulation de la décision l’obligeant à quitter sans délai le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le pays de destination, et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Le présent jugement, qui annule la décision d’interdiction de retour sur le territoire français prise à l’encontre de M. B... implique uniquement mais nécessairement, par application de l’article L. 911-1 du code de justice administrative qu’il soit enjoint à la préfète de la Haute-Savoie de supprimer le signalement de l’intéressé aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen. Il y a lieu de lui impartir, pour ce faire, un délai d’un mois courant à compter de la date de notification du jugement. Les autres conclusions à fin d’injonction sont rejetées.
Sur les frais non compris dans les dépens :
Il y a lieu, sous réserve de l’admission définitive du requérant à l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 900 euros à Me Djinderedjian, avocate de M. B..., en application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d’aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à M. B... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. B... est admis, à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle.
Article 2 : L’arrêté du 6 novembre 2025 de la préfète de la Haute-Savoie est annulé.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Haute-Savoie de supprimer le signalement de M. B... aux fins de non-admission du système d’information Schengen dans le délai d’un mois courant à compter de la date de notification du jugement.
Article 4 : Sous réserve de l’admission définitive du requérant à l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 900 euros à Me Djinderedjian, avocate de M. B..., en application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d’aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à M. B... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Djinderedjian et à la préfète de la Haute-Savoie.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2025.
La magistrate désignée,
E. BARRIOL
La greffière,
C. JASSERAND
La République mande et ordonne à la préfète de la Haute-Savoie en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.