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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1900571

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1900571

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1900571
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGOUACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 janvier 2019, Mme D C et M. E A, représentés par Me Gouache, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2018 par laquelle le directeur de la maison d'arrêt du Mans a refusé de délivrer un permis de visite à Mme C, ainsi que la décision du 20 novembre 2018 portant suppression définitive des lignes téléphoniques enregistrées sous son nom ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au directeur de la maison d'arrêt du Mans de délivrer à Mme C un permis de visite et de rétablir l'autorisation accordée à M. A de téléphoner à cette dernière, dans un délai de deux jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au directeur de la maison d'arrêt du Mans de réexaminer leur situation dans un délai de deux jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Ils soutiennent que :

- le refus de délivrance de permis de visite méconnaît les dispositions de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 et est entaché d'erreur de droit, dès lors qu'il est fondé sur le motif que Mme C " ne participe aucunement à une démarche pour accompagner M. A vers sa réinsertion sociale ", non prévu par la législation en vigueur ;

- les décisions contestées, constitutives de mesures de police, présentent un caractère disproportionné au regard des buts poursuivis par l'administration pénitentiaire ;

- elles méconnaissent leur droit au respect de leur vie privée et familiale, protégé par l'alinéa 4 du préambule de la constitution de 1946, l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, ainsi que par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2022, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C et M. A ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 février 2019.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les conclusions de M. Jégard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été condamné le 28 septembre 2018 par le tribunal correctionnel du Mans à une peine de douze mois d'emprisonnement pour des faits de violence sur sa concubine, Mme C, commis le 25 septembre 2018. Mme C a sollicité la délivrance d'un permis de visite auprès du directeur de la maison d'arrêt du Mans, rejetée par une décision du 19 octobre 2018. Le recours hiérarchique contre ce refus a été rejeté par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Rennes le 12 novembre 2018. Par une décision du 20 novembre 2018, le directeur de la maison d'arrêt du Mans a définitivement supprimé les lignes téléphoniques enregistrées sous le nom de Mme C. La requérante a formé une nouvelle demande de permis de visite, rejetée par le directeur de la maison d'arrêt du Mans le 11 décembre 2018. Par leur requête, Mme C et M. A demandent au tribunal d'annuler la décision du 19 octobre 2018 portant refus de délivrance d'un permis de visite, ainsi que la décision du 20 novembre 2018 portant retrait de l'autorisation de téléphoner à Mme C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. / L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / () ". Aux termes de l'article 39 de cette loi : " Les personnes détenues ont le droit de téléphoner aux membres de leur famille. () / L'accès au téléphone peut être refusé, suspendu ou retiré, pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions et, en ce qui concerne les prévenus, aux nécessités de l'information. / Le contrôle des communications téléphoniques est effectué conformément à l'article 727-1 du code de procédure pénale. ".

3. Aux termes de l'article R. 57-8-10 du code de procédure pénale : " Pour les personnes condamnées, incarcérées en établissement pénitentiaire ou hospitalisées dans un établissement de santé habilité à recevoir des personnes détenues, les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire. () ". Aux termes de l'article R. 57-8-23 de ce code : " Pour les personnes condamnées, la décision d'autoriser, de refuser, de suspendre ou de retirer l'accès au téléphone est prise par le chef d'établissement. () / Les décisions de refus, de suspension ou de retrait ne peuvent être motivées que par le maintien du bon ordre et de la sécurité ou par la prévention des infractions. ".

4. En premier lieu, il résulte des termes de la décision du 19 octobre 2018 contestée que pour refuser à Mme C la délivrance d'un permis de visite, le directeur de la maison d'arrêt du Mans s'est fondé sur les motifs tirés de la qualité de victime de l'intéressée dans la procédure correctionnelle l'opposant à M. A, ainsi que de la tenue, par les requérants, de propos menaçants et outrageants envers la direction de la maison d'arrêt au cours d'une conversation téléphonique. De tels motifs se rattachent, conformément aux dispositions précitées de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, au maintien du bon ordre et de la sécurité et à la prévention des infractions. S'il est également relevé, dans la décision litigieuse, qu'en tenant les propos qui lui sont reprochés, Mme C " ne participe aucunement à une démarche pour accompagner M. A vers sa réinsertion sociale ", cet argument surabondant, ne fonde pas la décision attaquée mais tend uniquement à compléter les motifs précités. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le refus litigieux méconnaît les dispositions de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, ni qu'il est entaché d'erreur de droit.

5. En second lieu, il résulte des dispositions citées aux points 2 et 3 que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite ainsi que l'accès au téléphone des détenus relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que les faits de violence à l'encontre de Mme C reprochés à M. A, d'une gravité certaine, étaient, ainsi que le fait valoir le ministre, très récents à la date de la décision de refus de délivrance du permis de visite litigieux, dès lors qu'ils s'étaient produits moins d'un mois auparavant. D'autre part, les propos tenus au téléphone par Mme C et M. A les 22 et 23 octobre 2018, ainsi qu'ils ressortent notamment des comptes rendus d'incidents produits en défense, présentent un caractère particulièrement violent, insultant et menaçant à l'encontre de la responsable du bureau des liaisons interne et externe de la maison d'arrêt, alors au surplus que les requérants avaient conscience d'être écoutés. Enfin, il ressort du casier judiciaire de M. A que ce dernier a été condamné à plusieurs reprises pour des faits de violence, notamment sur une personne dépositaire de l'autorité publique et, en récidive, sur son ex-conjointe. Au regard de l'ensemble de ces éléments, et en dépit de la circonstance qu'à la date des décisions contestées, Mme C débutait une grossesse, l'administration a pu, sans porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des requérants eu égard aux buts de maintien de la sécurité de l'établissement pénitentiaire et de prévention des infraction poursuivis, prendre les mesures de police litigieuses.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C et M. A doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions présentées en ce sens par Mme C et M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. En vertu des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, le juge ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais de procédure à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par Mme C et M. A doivent, dès lors, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C et M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C, à M. E A, au ministre de la justice et à Me Gouache.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Degommier, président,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La rapporteure,

L. B

Le président,

S. DEGOMMIER

La greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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