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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1904603

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1904603

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1904603
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantFELLOUS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 30 avril 2019, 10 octobre 2019 et 30 août 2020, M. A C, représenté par Me Fellous, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté le recours hiérarchique formé contre la décision du 20 novembre 2018 du préfet de police de Paris rejetant sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministère de l'intérieur de lui attribuer la nationalité française ou, à défaut, de réexaminer sa situation :

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision litigieuse est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa maîtrise de la langue française est suffisante, qu'il dispose de ressources stables et suffisantes pour lui permettre sa prise en charge, qu'il ne souffre d'aucune maladie et ne constitue pas une menace pour l'ordre public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 septembre 2019, le ministre de l'intérieur conclut à l'irrecevabilité de la requête.

Il fait valoir qu'aucune décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par M. C n'était née à la date d'enregistrement de la requête, dès lors que le délai de 4 mois prévu à l'article 45 du décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 n'était pas arrivé à son terme.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, modifié ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C a sollicité la nationalité française auprès du préfet de police de Paris, lequel a déclaré sa demande irrecevable le 20 novembre 2018, en application des articles 21-24 et 21-26 du code civil. M. C a formé un recours administratif préalable obligatoire le 2 janvier 2019, lequel a fait l'objet d'une décision implicite de rejet née le 2 mai 2019. Par une décision explicite du 6 mai 2019, le ministre de l'intérieur a expressément rejeté le recours hiérarchique de l'intéressé et maintenu la décision d'irrecevabilité de sa demande au motif d'une maîtrise insuffisante de la langue française.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :

2. Aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 susvisé : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. () ".

3. D'une part, l'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, vise à laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Pour autant, dès lors que le recours administratif obligatoire a été adressé à l'administration préalablement au dépôt de la demande contentieuse, la circonstance que cette dernière demande ait été présentée de façon prématurée, avant que l'autorité administrative ait statué sur le recours administratif, ne permet pas au juge administratif de la rejeter comme irrecevable si, à la date à laquelle il statue, est intervenue une décision, expresse ou implicite, se prononçant sur le recours administratif. Il appartient alors au juge administratif, statuant après que l'autorité compétente a définitivement arrêté sa position, de regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours administratif préalable, qui s'y est substituée.

4. D'autre part, si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

5. Il ressort des pièces du dossier que le 2 janvier 2019, M. C a saisi le ministre de l'intérieur d'un recours administratif préalable obligatoire contre la décision du préfet de police de Paris du 20 novembre 2018. En application des dispositions citées au point 2, instituant un recours administratif obligatoire préalable à la saisine du juge, la décision implicite née le 2 mai 2019 du ministre de l'intérieur s'est substituée à celle du préfet de police du 20 novembre 2018. Si la requête a été enregistrée au greffe du tribunal le 30 avril 2019, soit avant qu'une décision implicite ne soit née le 2 mai 2019 du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur ce recours administratif préalable obligatoire, le ministre de l'intérieur a rapporté cette décision par une décision explicite du 6 mai 2019, intervenue avant que le tribunal ne statue sur la requête. Par suite, il y a lieu de regarder les conclusions de la requête comme étant exclusivement dirigées contre la décision explicite du 6 mai 2019 rejetant le recours administratif préalable obligatoire de l'intéressé contre la décision du 20 novembre 2018 précitée, à laquelle elle s'est substituée. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le ministre en défense ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 6 mai 2019 :

6. D'une part, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger. ". En application de l'article 27 du même code, l'administration a le pouvoir de rejeter ou d'ajourner une demande de naturalisation. Aux termes de l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision : " Dès réception du dossier, le ministre chargé des naturalisations procède à tout complément d'enquête qu'il juge utile, portant sur la conduite et le loyalisme de l'intéressé. / Lorsque les conditions requises par la loi sont remplies, le ministre chargé des naturalisations propose, s'il y a lieu, la naturalisation ou la réintégration dans la nationalité française. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il déclare la demande irrecevable. /Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient au postulant, s'il le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. ".

7. D'autre part, aux termes de l'article 21-24 du code civil : " Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par décret en Conseil d'Etat, et des droits et devoirs conférés par la nationalité française ainsi que par l'adhésion aux principes et aux valeurs essentiels de la République () ". Aux termes de l'article 37 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, dans sa rédaction applicable au litige : " Pour l'application de l'article 21-24 du code civil : / 1° Tout demandeur doit justifier d'une connaissance de la langue française caractérisée par la compréhension des points essentiels du langage nécessaire à la gestion de la vie quotidienne et aux situations de la vie courante ainsi que par la capacité à émettre un discours simple et cohérent sur des sujets familiers dans ses domaines d'intérêt. Son niveau est celui défini par le niveau B1, rubriques " écouter ", " prendre part à une conversation " et " s'exprimer oralement en continu " du Cadre européen commun de référence pour les langues, tel qu'adopté par le comité des ministres du Conseil de l'Europe dans sa recommandation CM/ Rec (2008) du 2 juillet 2008. () ". Aux termes de l'article 37-1 du même décret : " La demande [de naturalisation] est accompagnée des pièces suivantes : () 9° Un diplôme ou une attestation justifiant d'un niveau de langue égal ou supérieur à celui exigé en application de l'article 37 et délivré dans les conditions définies par cet article ou, à défaut, une attestation délivrée dans les mêmes conditions justifiant d'un niveau inférieur. Sont toutefois dispensées de la production de ce diplôme ou de cette attestation () les personnes () âgées d'au moins soixante ans. () ". Aux termes de l'article 41 du même décret, dans sa rédaction applicable au litige : " Le postulant se présente en personne devant un agent désigné nominativement par l'autorité administrative chargée de recevoir la demande./ Lors d'un entretien individuel, l'agent vérifie que le demandeur possède les connaissances attendues de lui, selon sa condition, sur l'histoire, la culture et la société françaises, telles qu'elles sont définies au 2° de l'article 37./ A l'issue de cet entretien individuel, cet agent établit un compte rendu constatant le degré d'assimilation du postulant à la communauté française ainsi que, selon sa condition, son niveau de connaissance des droits et devoirs conférés par la nationalité française./ () ".

8. Pour déclarer irrecevable la demande de naturalisation présentée par M. C, le ministre s'est fondé sur son niveau de connaissance insuffisant de la langue française, inférieur au niveau B1 requis par les dispositions de l'article 37 du décret du 30 décembre 1993.

9. Il ressort des pièces du dossier que l'évaluation linguistique de M. C a été réalisée le 12 novembre 2018 par un agent préfectoral. Il ressort du compte rendu de cette évaluation que si le postulant a réagi de façon adéquate à une partie des énoncés, il n'a pas été en mesure de comprendre les points essentiels d'une conversation courante, n'ayant pas su répondre aux questions relatives à sa situation personnelle et familiale, et qu'il n'a pas été capable de converser sur des sujets familiers et relatifs à ses centres d'intérêts. L'évaluateur en a conclu que l'intéressé ne comprenait ni ne s'exprimait en français et que le niveau B1 requis n'était pas atteint. Si le requérant soutient qu'il est vendeur et qu'il parle français toute la journée avec ses clients et son patron, cette seule allégation ne permet pas d'établir qu'il disposerait du niveau de connaissance requis en langue française, alors même que ses écritures attestent d'un niveau insuffisant de maîtrise de la langue française. Dans ces conditions, les circonstances qu'il bénéficie de ressources stables et suffisantes pour assurer sa prise en charge, qu'il ne souffre d'aucune maladie et ne constitue pas une menace pour l'ordre public sont sans incidence sur la légalité de la décision. Il suit de là qu'en déclarant irrecevable la demande de naturalisation de M. C, le ministre n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article 21-24 du code civil.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. C doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et sa demande présentée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Specht, présidente,

M. Labouysse, premier conseiller,

Mme Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2022.

La rapporteure,

N. B

La présidente,

F. SPECHTLa greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

V. Malingre

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