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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1907083

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1907083

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1907083
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPAULHAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 juin 2019, Mme G, agissant en tant que représentante légale de son fils B D, représentée par Me Paulhac, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 avril 2019 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport français au profit de son fils B D ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de délivrer la carte nationale d'identité et le passeport sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer la situation de l'enfant dans un délai d'un mois à compter de cette notification ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de la décision attaquée ne justifie pas de sa compétence ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'une erreur de fait quant à sa date d'entrée en France, d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation en raison de la reconnaissance de l'enfant par un ressortissant français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2019, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thomas, première conseillère,

- les conclusions de M. Sarda, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 27 octobre 2017, Mme A G, ressortissante congolaise, a déposé auprès de la mairie du Mans une demande de carte nationale d'identité française et de passeport français au profit de son fils B D né le 25 juillet 2017 au Mans et reconnu par M. E D, ressortissant français. Par une décision du 30 avril 2019, dont Mme G demande au tribunal l'annulation, le préfet de la Sarthe a refusé la délivrance des documents sollicités.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée a été signée par M. F Baron, secrétaire général de la préfecture. A cet effet, celui-ci disposait d'une délégation de signature du préfet du 22 mars 2019 régulièrement publiée. Le moyen tiré de son incompétence pour signer cette décision doit donc être écarté comme manquant en fait.

3. La décision attaquée fait état des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision, notamment en droit, doit donc être écarté.

4. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". L'article 310-1 du même code énonce que : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété. / () ". L'article 310-3 de ce code prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. / () ". L'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité dispose que : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. / Elle est délivrée ou renouvelée par le préfet ou le sous-préfet. / () ". L'article 4-4 du même décret énonce que : " La demande de carte nationale d'identité faite au nom d'un mineur est présentée par une personne exerçant l'autorité parentale. / () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. / () ". Selon l'article 5 de ce même décret : " I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : / () 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II. -La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au 4° du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / () ". Enfin, selon l'article 29 du code civil : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. / () ".

5. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou du passeport.

6. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

7. Il ressort de l'acte de naissance n°003542/2017 versé au dossier que l'enfant B D, né le 25 juillet 2017, dont la mère est Mme G, née le 22 juillet 1987, a été reconnu par M. E D, ressortissant français né le 22 octobre 1956. Pour refuser de faire droit à la demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et de passeport présentée pour l'enfant, le préfet de la Sarthe s'est fondé sur la circonstance qu'un doute sérieux était apparu quant à la réalité du lien de filiation de l'enfant à l'égard de M. D, dès lors que la grossesse de Mme G aurait, selon ses déclarations, débuté avant son entrée en France, et compte tenu de l'absence de communauté de vie entre les parents allégués, des déclarations discordantes entre M. D et Mme G et de l'absence de tout lien entre M. D et l'enfant.

8. Si la décision attaquée mentionne que Mme G est entrée en France le 14 novembre 2016 au lieu de la date qu'elle a déclarée du 14 octobre 2016, la requérante n'apporte, toutefois, aucun élément propre à établir la date de son entrée sur le territoire français. En tout état de cause, il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur les autres motifs de sa décision. En effet, il ressort des pièces du dossier que les mentions du carnet de santé de l'enfant ne sont pas cohérentes en ce qui concerne le mois de début de la grossesse avec les déclarations de Mme G. De plus, il est constant qu'il n'y a eu aucune communauté de vie entre Mme G et M. D, qui a procédé à la reconnaissance de onze enfants de neuf mères différentes, sur une période de 31 ans. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que les déclarations de Mme G lors de son audition le 18 juin 2018 par les services préfectoraux de la Sarthe et celles de M. D, lors de son audition le 28 décembre 2018 par la référente à la fraude départementale dans le département de la Vienne, sont contradictoires s'agissant des circonstances dans lesquelles a été conçu l'enfant, comme des liens que M. D pourrait conserver avec ce dernier. Enfin, les éléments produits par la requérante ne permettent pas d'établir la réalité d'une participation de M. D à l'entretien et à l'éducation de l'enfant. Dans ces conditions, les éléments invoqués par le préfet sont propres à établir que la reconnaissance de paternité de l'enfant B D a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour par Mme G, qui en est démunie et, par suite, que cette reconnaissance procède d'une fraude. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée, qui n'est pas entachée d'une erreur de droit, serait entachée d'une erreur de fait ou d'une erreur d'appréciation.

9. Compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, et des effets de l'absence de délivrance d'une carte d'identité française et d'un passeport français sur la vie privée et familiale et l'intérêt supérieur du jeune B, dès lors que la requérante ne justifie pas de la nationalité française de cet enfant qui n'est pas séparé de sa mère, qui en assure seule l'entretien, la garde et l'éducation, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme G doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A G et au préfet de la Sarthe.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. C de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Milin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

La rapporteure,

S. THOMAS

Le président,

A. C DE BALEINE

La greffière,

J. DIONIS

La République mande et ordonne

au préfet de la Sarthe

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce

requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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