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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1909012

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1909012

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1909012
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantBENHAMIDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 août 2019, M. A C, représenté par Me Djamila Benhamida, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 juin 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de lui accorder la nationalité française, à défaut, de prendre une nouvelle décision après un nouvel examen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate en application des articles 37 de loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'un défaut d'examen de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 décembre 2019, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. C.

Il soutient que :

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

- les circonstances extérieures au motif de la décision attaquée sans incidence sur sa légalité.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. C par une décision du 23 septembre 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge des affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 30 août 2023 à partir de 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C est un ressortissant algérien. Il a présenté, auprès des services de la préfecture de la Haute-Garonne, département dans lequel il est domicilié, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 11 décembre 2018, l'autorité préfectorale a ajourné cette demande en fixant un délai de deux ans avant qu'il ne puisse de nouveau solliciter sa naturalisation. M. C a, pour contester cette décision et comme il y était tenu en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours. Ce recours a été expressément rejeté le 14 juin 2019, le ministre de l'intérieur estimant également que la demande de naturalisation devait être ajournée à deux ans à compter du 11 décembre 2018. L'intéressé demande au tribunal l'annulation de cette dernière décision qui s'est substituée à celle du préfet de la Haute-Garonne.

2. Pour prendre cette décision, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé a fait l'objet d'une procédure pour vol aggravé par deux circonstances le 25 août 2015, procédure qui a donné lieu à une réparation par mineur.

3. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au ministre de l'intérieur de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à la personne qui la sollicite et qu'il dispose, en cette matière, d'un large pouvoir d'appréciation. Il peut légalement prendre en compte, dans l'exercice de ce pouvoir, des renseignements défavorables recueillis concernant le comportement de l'intéressé.

4. En vertu de l'article 36 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " Toute demande de naturalisation () fait l'objet d'une enquête à laquelle procède l'autorité auprès de laquelle elle a été déposée (). / Cette enquête, qui porte sur la conduite et le loyalisme du postulant, est effectuée par les services de police ou de gendarmerie territorialement compétents. Elle peut être complétée par une consultation des organismes consulaires et sociaux. () ". Dans le cadre de l'examen mentionné au point 3, le ministre de l'intérieur tient notamment compte de la conduite du demandeur telle qu'elle ressort en particulier de l'enquête administrative prévue par cet article, dont l'objet n'est pas limité à la recherche d'éventuelles condamnations pénales.

5. Aux termes de l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité : " Il est procédé à la consultation prévue à l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure pour l'instruction des demandes d'acquisition de la nationalité française () ". Selon l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure : " Un décret en Conseil d'Etat fixe la liste des enquêtes administratives () qui donnent lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale () ". Ce dernier article énonce : " Afin de faciliter la constatation des infractions à la loi pénale, le rassemblement des preuves de ces infractions et la recherche de leurs auteurs, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale peuvent mettre en œuvre des traitements automatisés de données à caractère personnel recueillies : / 1° Au cours des enquêtes préliminaires ou de flagrance ou des investigations exécutées sur commission rogatoire et concernant tout crime ou délit ainsi que les contraventions de la cinquième classe sanctionnant : / a) Un trouble à la sécurité ou à la tranquillité publiques ; / b) Une atteinte aux personnes, aux biens ou à l'autorité de l'Etat ; / 2° Au cours des procédures de recherche des causes de la mort () ou de recherche des causes d'une disparition () ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'enquête prévue à l'article 36 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 inclut la consultation des traitements automatisés de données à caractère personnel mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale.

6. L'article R. 40-23 du code de procédure pénale dispose que : " Le ministre de l'intérieur (direction générale de la police nationale et direction générale de la gendarmerie nationale) est autorisé à mettre en œuvre un traitement automatisé de données à caractère personnel, dénommé ''traitement d'antécédents judiciaires", dont les finalités sont celles mentionnées à l'article 230-6. ". Aux termes de l'article 230-8 du code de procédure pénale : " Le traitement des données à caractère personnel est opéré sous le contrôle du procureur de la République territorialement compétent, qui, d'office ou à la demande de la personne concernée, ordonne qu'elles soient effacées, complétées ou rectifiées, notamment en cas de requalification judiciaire, ou qu'elles fassent l'objet d'une mention. () En cas de décision de non-lieu ou de classement sans suite, les données personnelles concernant les personnes mises en cause font l'objet d'une mention, sauf si le procureur de la République ordonne l'effacement des données personnelles. Lorsque les données personnelles relatives à la personne concernée font l'objet d'une mention, elles ne peuvent faire l'objet d'une consultation dans le cadre des enquêtes administratives prévues aux articles () L. 234-1 à L. 234-3 du code de la sécurité intérieure et à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité. () ". Selon l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, () les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : 1° Les personnels de la police et de la gendarmerie habilités selon les modalités prévues au 1° et au 2° du I de l'article R. 40-28 ; () ".

7. Il résulte des dispositions du code de procédure pénale précitées que, dans le cadre d'une enquête administrative menée pour l'instruction d'une demande d'acquisition de la nationalité française, les données à caractère personnel concernant une personne mise en cause qui figurent le cas échéant dans le traitement des antécédents judiciaires ne peuvent être consultées lorsqu'elles ont fait l'objet d'une mention, notamment à la suite d'une décision de non-lieu ou de classement sans suite. Aucun texte ne permet de déroger à cette interdiction. Lorsque les données à caractère personnel ne sont pas assorties d'une telle mention les personnels mentionnés au point 6 peuvent les consulter.

8. L'autorité compétente ne peut légalement fonder le rejet ou l'ajournement de la demande de naturalisation sur des informations qui seraient uniquement issues d'une consultation des données personnelles figurant dans le traitement des antécédents judiciaires à laquelle elle aurait procédé en méconnaissance de l'interdiction mentionnée au point précédent.

9. Il ressort des pièces du dossier, notamment des termes du mémoire en défense, que les services en charge de l'instruction de la demande de naturalisation présentée par M. C ont eu connaissance des faits qui lui ont été opposés dans la décision attaquée uniquement grâce à la consultation du fichier de traitement des antécédents judiciaires réalisée par les services de police saisis en ce sens par le préfet de la Haute-Garonne. Or, la procédure relative à ces faits reprochés a abouti à un classement sans suite. Le ministre de l'intérieur joint à son mémoire en défense "la fiche navette à destination de l'autorité administrative" relative à l'accessibilité des données enregistrées au traitement des antécédents judiciaires concernant M. C. Ce document a été adressé le 23 janvier 2018 aux services de la préfecture de la Haute-Garonne en charge de l'instruction de sa demande de naturalisation par le vice-procureur près le tribunal de grande instance de Toulouse. Il ressort de l'examen de ce document qu'y figure l'indication du classement sans suite décidé à l'issue de la procédure relative aux faits reprochés à l'intéressé de sorte que les données se rapportant à ces faits devaient être regardées comme ayant fait l'objet d'une mention à la date de la consultation. "La fiche navette" indique d'ailleurs que ces données n'étaient pas accessibles. Dès lors, le ministre de l'intérieur ne pouvait légalement fonder l'ajournement de la demande de naturalisation en litige sur les informations issues de cette consultation qui ont été exploitées par cette autorité en méconnaissance de l'interdiction mentionnée au point 7. M. C est ainsi fondé à soutenir que la décision attaquée ne pouvait prendre appui sur les faits mentionnés au point 2.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, que la décision du 14 juin 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. C doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Aux termes de l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () lorsque les conditions requises par la loi sont remplies, le ministre chargé des naturalisations propose, s'il y a lieu, la naturalisation () dans la nationalité française. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il déclare la demande irrecevable. / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. ".

12. Le présent jugement implique nécessairement, non pas l'édiction d'un décret de la Première ministre procédant à la naturalisation de M. C, mais que le ministre chargé des naturalisations examine de nouveau sa demande pour décider, soit de la déclarer irrecevable, l'ajourner ou la rejeter, soit de proposer à la Première ministre la naturalisation. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à ce réexamen et de prendre l'une de ces décisions dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale au titre de la présente instance. Aussi, et dans la mesure où l'Etat est la partie perdante à cette instance, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à sa charge, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros, toutes taxes comprises, à verser à Me Djamila Benhamida, avocate du requérant. Ce versement vaudra, conformément à cet article 37, renonciation à ce qu'elle perçoive la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle dont bénéficie M. C.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 14 juin 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. C est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de la demande de naturalisation présentée par M. C dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de mille cinq cents (1 500) euros à Me Benhamida en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me Djamila Benhamida.

Délibéré après l'audience du 30 août 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le rapporteur,

D. B

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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