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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1910747

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1910747

jeudi 13 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1910747
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantVIBOUREL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 octobre 2019, M. A B, représenté par Me Anne-Caroline Vibourel, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet, par le ministre de l'intérieur, de son recours formé contre la décision du 2 avril 2019 par laquelle le préfet de l'Ain a déclaré irrecevable sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, à défaut, de prendre, dans ce même délai, une nouvelle décision statuant sur sa demande, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée méconnait l'article 21-24 du code civil ;

- il remplit les autres conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 février 2020, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. B.

Il soutient que :

- la décision implicite de rejet ayant été substituée par une décision expresse de rejet, prise le 30 octobre 2019, les conclusions dirigées contre cette décision implicite sont dépourvues d'objet et la requête doit être regardée comme étant dirigée contre cette décision expresse ;

- le moyen tiré de ce qu'il remplit les autres conditions de recevabilité n'est pas opérant ;

- les autres moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, le délai pour exécuter l'injonction de réexamen qui serait fixé ne saurait être inférieur à six mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application D alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 22 juin 2023 à 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est un ressortissant turc qui est né le 17 mai 1995. Il a présenté, auprès des services de la préfecture de l'Ain, département dans lequel il est domicilié, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 2 avril 2019, le préfet de ce département a déclaré cette demande irrecevable. M. B a, pour contester cette décision, saisi le ministre de l'intérieur du recours qui doit être obligatoirement formé devant cette autorité en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation. Estimant qu'une décision implicite de rejet de ce recours était née, l'intéressé en demande l'annulation au tribunal.

Sur l'objet des conclusions à fin d'annulation :

2. Si le silence gardé par une autorité administrative sur un recours obligatoire fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet qui est prise postérieurement à cette décision implicite se substitue à cette décision. Les conclusions à fin d'annulation de cette dernière décision sont irrecevables mais il appartient au juge de l'excès de pouvoir de considérer qu'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation de la décision expresse de rejet.

3. Postérieurement à l'expiration du délai d'instruction de quatre mois du recours formé devant le ministre de l'intérieur contre la décision du préfet de l'Ain du 2 avril 2019, est intervenue, le 30 octobre 2019, une décision expresse de rejet de ce recours. Il y a lieu, par suite, de regarder les conclusions présentées par M. B, dirigées contre une décision implicite de rejet qui est née le 3 octobre 2019, comme tendant exclusivement à l'annulation de la décision expresse du 30 octobre 2019 déclarant irrecevable cette demande.

Au fond :

4. Aux termes de l'article 21-24 du code civil : " Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition () de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par décret en Conseil d'Etat () ".

5. Selon l'article 37 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, dans sa rédaction alors applicable : " Pour l'application de l'article 21-24 du code civil : () 2° Le demandeur doit justifier d'un niveau de connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises correspondant aux éléments fondamentaux relatifs : a) Aux grands repères de l'histoire de France : il est attendu que le postulant ait une connaissance élémentaire de la construction historique de la France qui lui permette de connaître et de situer les principaux événements ou personnages auxquels il est fait référence dans la vie sociale ; b) Aux principes, symboles et institutions de la République : il est attendu du postulant qu'il connaisse les règles de vie en société, notamment en ce qui concerne le respect des lois, des libertés fondamentales, de l'égalité, notamment entre les hommes et les femmes, de la laïcité, ainsi que les principaux éléments de l'organisation politique et administrative de la France au niveau national et territorial ; c) A l'exercice de la citoyenneté française : il est attendu du postulant qu'il connaisse les principaux droits et devoirs qui lui incomberaient en cas d'acquisition de la nationalité, tels qu'ils sont mentionnés dans la charte des droits et devoirs du citoyen français ; () Les domaines et le niveau des connaissances attendues sont illustrés dans un livret du citoyen dont le contenu est approuvé par arrêté du ministre chargé des naturalisations. (). Le livret du citoyen est remis à toute personne ayant déposé une demande et disponible en ligne. ". L'article 41 de ce même décret dispose : " Le postulant se présente en personne devant un agent désigné nominativement par le préfet ou l'autorité consulaire. / Lors d'un entretien individuel, l'agent vérifie que le demandeur possède les connaissances attendues de lui, selon sa condition, sur l'histoire, la culture et la société françaises, telles qu'elles sont définies au 2° de l'article 37. / A l'issue de cet entretien individuel, cet agent établit un compte rendu constatant le degré d'assimilation du postulant à la communauté française ainsi que, selon sa condition, son niveau de connaissance des droits et devoirs conférés par la nationalité française. () ".

6. En premier lieu, aux termes de l'article 27 du code civil : " Toute décision déclarant irrecevable () une demande () de naturalisation () doit être motivée ".

7. La décision attaquée du 30 octobre 2019 mentionne que la demande de naturalisation est déclarée irrecevable sur le fondement de l'article 21-14 du code civil, auquel elle se réfère, au motif que l'intéressé avait démontré une méconnaissance manifeste de l'histoire, de la culture et de la société françaises ainsi que des droits et devoirs conférés par la nationalité française, en précisant les éléments qui révélaient, selon le ministre, cette méconnaissance. Dès lors, cette décision est motivée au sens des dispositions précitées de l'article 27 du code civil.

8. En deuxième lieu, pour estimer que M. B avait démontré une méconnaissance manifeste de l'histoire, de la culture et de la société françaises ainsi que des droits et devoirs conférés par la nationalité française, le ministre a relevé, dans la décision attaquée, d'abord, qu'il ne connaissait pas la signification du 14 juillet 1789, les dates des deux guerres mondiales et la devise républicaine, ensuite, qu'il n'avait pas été en mesure de citer le nom du Président de la République française, le nom D ministre actuel et le nom de femmes françaises célèbres, enfin, qu'il n'avait pas pu définir le principe de laïcité. Ces éléments ressortent du compte-rendu de l'entretien d'assimilation de M. B, réalisé, le 11 septembre 2018, en application des dispositions précitées de l'article 41 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993.

9. Le requérant se prévaut d'une présomption d'assimilation à la communauté française dont bénéficieraient, en vertu d'une circulaire du ministre de l'intérieur du 16 octobre 2012, les jeunes de moins de vingt-cinq ans, résidant en France depuis au moins dix ans et y ayant suivi une scolarité d'au moins cinq ans. Toutefois, dès lors qu'un ressortissant étranger ne détient aucun droit à l'exercice, par l'autorité administrative compétente, de son pouvoir d'accorder la nationalité française, il ne peut utilement se prévaloir, sur le fondement des dispositions de l'article L. 312-3 du code des relations entre le public et l'administration, instituant un mécanisme de garantie de la possibilité de se prévaloir, à condition d'en respecter les termes, de l'interprétation, même illégale, d'une règle contenue dans un document que son auteur a souhaité rendre opposable, des orientations générales contenues dans la circulaire du ministre de l'intérieur du 16 octobre 2012 relative aux procédures d'accès à la nationalité française pour l'exercice de ce pouvoir.

10. M. B avance par ailleurs, pour contester le motif de la décision en litige, que son absence de réponse aux questions lors de son entretien procède du stress généré par cet exercice. Une telle argumentation, dès lors notamment qu'elle est développée par une personne qui se prévaut de la réalisation en France de la majeure partie de sa scolarité, ne permet pas de remettre en cause l'appréciation portée, en l'espèce, par le ministre de l'intérieur au regard des éléments précités, ressortant du compte-rendu d'entretien, lesquels révèlent une absence de connaissance suffisante, au sens de l'article 21-24 du code civil, de l'histoire, de la culture et de la société françaises dont les éléments fondamentaux, tels qu'ils sont précisés par les dispositions précitées de l'article 37 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, comprennent les principaux droits et devoirs qui lui incomberaient en cas d'acquisition de la nationalité, lesquels sont mentionnés dans la charte des droits et devoirs du citoyen français. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur n'a pas commis d'erreur d'appréciation en rejetant comme irrecevable la demande de naturalisation présentée par M. B.

11. En dernier lieu, eu égard au motif de la décision attaquée qui permet à lui seul de légalement la justifier, la circonstance, avancée par M. B, qu'il remplit certaines des conditions requises pour ne pas se voir refuser l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation est sans incidence sur la légalité de cette décision.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision déclarant irrecevable la demande de naturalisation présentée par M. B, opposée par le ministre de l'intérieur le 30 octobre 2019, doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B ainsi qu'au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2023.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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