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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1911036

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1911036

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1911036
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL ORMILLIEN MONEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 octobre 2019, Mme A B, représentée par Me François Ormillien, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 20 août 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de lui accorder la nationalité française.

Elle soutient que la décision attaquée, motivée uniquement par la situation administrative du père de ses enfants en France, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 février 2020, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme B.

Il soutient que :

- il a expressément statué sur le recours formé contre la décision préfectorale par une décision du 20 août 2019 ;

- les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de son recours formé contre la décision préfectorale doivent être regardées comme étant dirigées contre sa décision du 20 août 2019 qui s'y est substituée ;

- le moyen soulevé n'est pas fondé ;

- en tout état de cause, la décision attaquée pourrait être légalement fondée sur d'autres motifs ;

- à titre subsidiaire, compte tenu des différentes étapes de la procédure conduisant à l'intervention d'un décret de naturalisation, la décision matérialisant le réexamen de la demande ne pourra pas intervenir avant un délai de six mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 30 août 2023 à partir de 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B est une ressortissante camerounaise. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture de police de Paris, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 4 février 2019, l'autorité préfectorale a ajourné cette demande en lui imposant un délai de deux années avant qu'elle ne puisse de nouveau solliciter sa naturalisation. Contestant cette décision, Mme B a, comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours qui a été reçu le 10 avril 2019. Ce recours a été implicitement rejeté le 10 août 2019 compte tenu du silence gardé par cette autorité pendant plus de quatre mois à la suite de cette réception. Le ministre de l'intérieur doit ainsi être regardé comme ayant également ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par Mme B. L'intéressée demande au tribunal l'annulation de cette dernière décision.

2. Si le silence gardé par une autorité administrative sur un recours obligatoire fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet prise postérieurement à cette décision implicite se substitue à cette décision. Les conclusions à fin d'annulation de cette dernière décision sont, dès lors, irrecevables, mais il appartient au juge de considérer que ces conclusions tendent en réalité à l'annulation de la décision expresse de rejet.

3. Par une décision explicite intervenue le 20 août 2019, soit antérieurement à l'enregistrement de la requête présentée par Mme B, le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation. Cette décision explicite s'est substituée à la décision implicite attaquée. Aussi, les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être regardées comme étant dirigées contre la décision du ministre de l'intérieur du 20 août 2019.

4. Pour ajourner à deux ans à compter du 4 février 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme B, le ministre de l'intérieur a relevé qu'elle ne pouvait être regardée comme ayant fixé durablement le centre de ses intérêts familiaux en France dans la mesure où le père de ses enfants nés en 2012 et 2018 réside dans ce pays sans justifier d'aucun droit de s'y maintenir à défaut de disposer d'un titre de séjour.

5. Aux termes du premier alinéa de l'article 43 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " Le préfet du département de résidence du postulant () déclare la demande irrecevable si les conditions requises par les articles 21-15, () 21-24 () du code civil ne sont pas remplies ". Selon l'article 48 du même décret : " () Lorsque les conditions requises par la loi sont remplies, le ministre chargé des naturalisations propose () la naturalisation (). Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il déclare la demande irrecevable. / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ". Ces dispositions confèrent au ministre de l'intérieur un large pouvoir d'appréciation de l'intérêt d'accorder la nationalité française à la personne qui la sollicite. Il appartient à cette autorité, lorsqu'elle exerce ce pouvoir, de tenir compte de tous les éléments de la situation de cette personne, y compris ceux qui ont été examinés pour statuer sur la recevabilité de sa demande. Au nombre de ces éléments figure la fixation en France de manière stable du centre de ses intérêts familiaux.

6. Il n'est pas contesté que Mme B vit en couple avec le père de ses deux enfants mineurs nés en 2012 et 2018. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée ce dernier n'avait jamais été titulaire d'un titre de séjour depuis qu'il réside en France et qu'il faisait même l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui a été prononcée à son encontre le 22 mai 2017 par le préfet de police de Paris. Mme B fait cependant état de ce qu'elle a bien fixé le centre de ses intérêts familiaux en France dès lors qu'elle bénéficie de très fortes attaches en France. Cependant, la décision attaquée ne remet pas en cause l'existence des attaches de l'intéressée en France, mais entend seulement opposer la circonstance que ces attaches ne peuvent être regardées comme fixées de manière stable dans ce pays dès lors que son concubin, père de ses deux enfants, fait l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français. Si Mme B allègue par ailleurs qu'elle exerce une activité professionnelle stable, sans cependant fournir le moindre justificatif quant à sa nature et le cadre dans lequel elle exerce, cette simple circonstance, alors au demeurant que cette activité lui a procuré, au titre des années 2014 à 2017, des revenus ayant connu d'importantes variations et étant, pour l'essentiel de ces années, particulièrement faibles, est sans incidence sur la situation de son concubin au regard de la législation relative au séjour en France. Dans ces conditions, en ajournant la demande de naturalisation présentée par Mme B pour une durée de deux années au motif que l'intéressée ne pouvait être regardée comme n'ayant pas fixé durablement le centres de ses intérêts familiaux en France, le ministre de l'intérieur n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision ajournant à deux ans à compter du 4 février 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme B, opposée par le ministre de l'intérieur le 20 août 2019, doivent être rejetées, sans qu'il soit nécessaire de se prononcer sur la demande de substitution de motifs présentée par le ministre de l'intérieur. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante doivent, en tout état de cause, être également rejetées.

8. Le présent jugement ne fait pas obstacle à ce que Mme B présente une nouvelle demande de naturalisation, le délai d'ajournement étant au demeurant expiré depuis le 4 février 2021.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B ainsi qu'au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 août 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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