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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1912840

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1912840

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1912840
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantLAMLIH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 novembre 2019, et un mémoire, enregistré le 17 décembre 2020, Mme B A C, représentée par Me El Mekki Lamlih, demande au tribunal, dans le dernier état des écritures :

1°) d'annuler la décision du 31 janvier 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française, à défaut, de prendre, dans ce délai, une nouvelle décision statuant sur sa demande dans un délai de quatre mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des articles

L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juillet 2020, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme A C.

Il soutient que :

- le moyen soulevé tiré de l'erreur manifeste d'appréciation n'est pas fondé ;

- les circonstances, extérieures au motif de la décision attaquée, sont sans incidence sur sa légalité ;

- à titre subsidiaire, compte tenu des différentes étapes de la procédure conduisant à l'intervention d'un décret de naturalisation, la décision matérialisant le réexamen de la demande ne pourra pas intervenir avant un délai de six mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme A C par une décision du 23 janvier 2020, rectifiée le 5 février 2020, prise par la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Strasbourg en charge des affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 30 août 2023 à partir de 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A C est une ressortissante marocaine. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture du Bas-Rhin, département dans lequel elle est domiciliée, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 24 avril 2019, l'autorité préfectorale a ajourné sa demande en fixant un délai de deux ans avant qu'elle ne puisse de nouveau solliciter sa naturalisation. Contestant cette décision, Mme A C a, comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours. Ce recours a été implicitement rejeté le 21 octobre 2019.

2. Si le silence gardé par une autorité administrative sur un recours obligatoire fait naître une décision implicite de rejet de ce recours, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à cette décision implicite. Il appartient au juge de requalifier ces conclusions comme tendant en réalité à l'annulation de la décision expresse de rejet.

3. Si par sa requête, Mme A C a demandé au tribunal l'annulation de cette décision implicite de rejet, et non celle de la décision préfectorale, le ministre de l'intérieur a indiqué dans son mémoire en défense qu'il avait statué expressément sur le recours formé à l'encontre de cette décision en joignant sa décision expresse qui est intervenue le 31 janvier 2020. Cette dernière décision s'est substituée à la décision implicite de rejet postérieurement à l'enregistrement de la requête de sorte que les conclusions de cette requête dirigées contre cette décision implicite de rejet n'étaient pas privées d'objet dès l'origine contrairement à ce que soutient le ministre de l'intérieur en défense. En revanche, compte tenu de ce qui a été rappelé au point 2, Mme A C doit être nécessairement regardée comme demandant l'annulation de la décision du 31 janvier 2020, qu'elle sollicite d'ailleurs dans son mémoire en réplique.

4. Par cette décision, le ministre de l'intérieur a, comme le préfet du Bas-Rhin, ajourné à deux ans la demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation présentée par Mme A C en fixant le point de départ de ce délai au 24 avril 2019, date de la décision préfectorale. Cet ajournement a été décidé au motif que le parcours professionnel de l'intéressée, apprécié dans sa globalité depuis son entrée en France, ne permettait pas de considérer qu'elle avait réalisé pleinement son insertion professionnelle puisqu'elle ne disposait pas de revenus stables.

5. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande. ".

6. L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'insertion sociale et professionnelle de la personne. La légalité de l'appréciation portée par le ministre de l'intérieur concernant cette insertion est examinée au regard des éléments de la situation de l'intéressée constitués antérieurement à la date de la décision attaquée.

7. A la date de la décision attaquée, Mme A C exerçait simultanément une activité d'agent d'entretien au sein d'une société et une activité d'agent polyvalent au sein du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Strasbourg. Si la première de ces deux activités est assurée dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée, ce dernier, qui est à temps partiel, n'a pris effet que le 1er octobre 2019, soit trois mois avant la décision attaquée, à la suite de transformation de son contrat à durée déterminée qui n'avait lui-même été conclu que le 24 juin 2019, soit deux mois après la décision préfectorale. Par ailleurs, si Mme A C est, en revanche, employée au sein du CHU de Strasbourg depuis le 1er octobre 2015, elle exerce son activité dans le cadre de contrats de travail à durée déterminée qui se succèdent, ce qui, malgré l'enchaînement de ces contrats depuis quatre années, ne permet pas de conférer à cet emploi, qui est également à temps partiel, un caractère suffisamment stable, quand bien même l'intéressée donne pleinement satisfaction à cet employeur. Enfin, le cumul de ses deux emplois à temps partiel ne procure à la requérante qu'un revenu net mensuel d'environ 1 200 euros alors qu'elle élève ses deux enfants mineurs. Certes la requérante explique qu'elle ne peut occuper un emploi à plein temps compte tenu de sa situation de mère isolée à la suite du décès du père survenu le 19 juin 2016, mais compte tenu de l'ensemble des éléments précités et alors que la décision attaquée ne fait que prononcer un ajournement de sa demande de naturalisation pendant un délai de deux ans, le ministre de l'intérieur, en prenant cette décision dans le cadre du large pouvoir d'appréciation dont il dispose, ne l'a pas entachée d'erreur manifeste.

8. Mme A C soutient qu'elle remplit certaines des conditions requises pour ne pas se voir refuser l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation en faisant valoir des éléments relatifs à sa situation. Cependant, la décision attaquée est fondée sur un motif qui permet à lui seul de légalement la justifier. En conséquence, même s'ils sont dignes d'intérêt, ces éléments sont sans incidence sur la légalité de cette décision.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision, opposée par le ministre de l'intérieur le 31 janvier 2020, ajournant à deux ans à compter du 27 avril 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme A C, doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction d'accorder la nationalité française doivent, en tout état de cause, être également rejetées. Il en va de même pour les conclusions à fin d'injonction de procéder à un nouvel examen de sa demande de naturalisation. Doivent enfin être rejetées les conclusions qu'elle présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

10. Le présent jugement ne fait pas obstacle à ce que Mme A C présente une nouvelle demande de naturalisation, le délai d'ajournement étant au demeurant expiré depuis le 27 avril 2021.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme A C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me El Mekki Lamlih.

Délibéré après l'audience du 30 août 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le rapporteur,

D. D

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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