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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1914324

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1914324

jeudi 9 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1914324
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCHERON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 décembre 2019, M. B C, représenté par Me Cheron, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 avril 2019 par laquelle le préfet des Yvelines a prononcé l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation, ainsi que la décision du 29 octobre 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a maintenu cette décision ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 2 000 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que les services fiscaux ne considèrent en aucun cas la situation du requérant, correspondant à une garde alternée, comme susceptible de faire l'objet d'une rectification, encore moins d'une sanction et qu'aucune pension alimentaire n'était déduite ;

- à supposer que sa déclaration fiscale soit erronée, cette erreur supposée ne lui a procuré aucun avantage ;

- elle méconnaît les dispositions de la circulaire du 21 juin 2013 relative à l'accès à la nationalité française ;

- il est parfaitement intégré aussi bien socialement que professionnellement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2020, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il admet que l'acte attaqué est entaché d'une erreur en ce que le requérant avait le droit de déclarer son enfant né le 12 janvier 2017 en résidence alternée auprès de l'administration fiscale ;

- cette erreur est sans incidence sur la légalité de la décision dès lors qu'il aurait pris la même décision en se fondant sur la circonstance que, père d'un seul enfant, M. C a déclaré, au titre de ses revenus perçus en 2017, deux enfants, l'un en résidence alternée et le second en résidence principale ; en outre, le requérant a déduit une pension alimentaire d'un montant de 18 200 euros, sans en justifier ;

- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, modifié ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant centrafricain, a sollicité la nationalité française auprès du sous-préfet de Saint-Germain-en-Laye, lequel a, par décision du 10 avril 2019, pris une décision d'ajournement à deux ans, au titre de l'article 44 du décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 modifié, en raison de son comportement sujet à critiques au regard de ses obligations fiscales. M. C a formé un recours administratif contre cette décision. En application des articles 45 et 48 du décret n°93-l362 du 30 décembre 1993, le ministre de l'intérieur a, par une décision du 29 octobre 2019, rejeté le recours hiérarchique de l'intéressé et maintenu la décision préfectorale pour le même motif. Par la présente requête, M. C, demande au Tribunal l'annulation de la décision préfectorale du 10 avril 2019 et de la décision du 29 octobre 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a prononcé l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision du sous-préfet de Saint-Germain-en-Laye :

2. Aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations, à l'exclusion de tout autre recours administratif. Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. () ". Il résulte de ces dispositions que les décisions par lesquelles le ministre en charge des naturalisations statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont soumises.

3. En l'espèce, la décision du 29 octobre 2019 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté le recours de M. C s'est substituée à la décision préfectorale du 10 avril 2019. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation de la décision préfectorale sont irrecevables et la requête de M. C doit être regardée comme tendant exclusivement à l'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 29 octobre 2019.

En ce qui concerne la décision du ministre de l'intérieur :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 27 du code civil : " Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande d'acquisition, de naturalisation ou de réintégration par décret ainsi qu'une autorisation de perdre la nationalité française doit être motivée ".

5. En l'espèce, la décision du ministre de l'intérieur du 29 octobre 2019, prise au visa notamment de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993, précise les motifs tirés du comportement de M. C, tiré de ce que celui-ci est sujet à critiques au regard de ses obligations fiscales dès lors qu'il a déclaré à charge à l'administration fiscale l'enfant né le 12 janvier 2017 alors que ce dernier ne réside pas à son domicile. Le ministre a ainsi suffisamment énoncé les éléments de droit et de fait sur lesquels repose sa décision. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 susvisé : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ".

7. L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'établissement durable en France de ses intérêts personnels et familiaux ainsi que les renseignements défavorables concernant le comportement du postulant.

8. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation de M. C, le ministre de l'intérieur s'est initialement fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé avait déclaré à charge à l'administration fiscale l'enfant né le 12 janvier 2017 alors que ce dernier ne réside pas à son domicile. Cependant, ainsi que l'admet le ministre dans ses mémoires en défense, il a, en retenant ce motif, entaché sa décision d'erreur de fait.

9. Néanmoins, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour établir que la décision contestée était légale, le ministre de l'intérieur fait désormais valoir qu'il y a lieu de substituer au motif fondant initialement cette dernière celui, nouveau, tiré de ce que le comportement du requérant est sujet à critiques en ce que M. C, père d'un seul enfant, a déclaré, au titre de ses revenus perçus en 2017, deux enfants, l'un en résidence alternée et le second en résidence principale, et qu'il a déduit une pension alimentaire d'un montant de 18 200 euros, sans en justifier.

11. M. C, qui n'a pas répliqué en réponse au mémoire en défense enregistré le 21 juillet 2020 ne conteste pas la matérialité des faits reprochés, laquelle ressort de l'avis de situation déclarative à l'impôt sur le revenu 2018, versé au dossier par le ministre. Contrairement à ce qui est soutenu par le requérant, ses déclarations lui ont procuré un avantage dès lors que le nombre de parts retenues a été fixé à 2,25 et où la somme de 18 200 euros a été déduite de ses revenus. Compte tenu de la nature des faits en cause, et eu égard au large pouvoir d'appréciation dont il dispose pour accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite, le ministre chargé des naturalisations pouvait, sans entacher sa décision d'erreur manifeste d'appréciation, ajourner à deux ans la demande de naturalisation de M. C sans qu'y fasse obstacle l'insertion sociale et professionnelle de ce dernier. Il résulte de l'instruction que le ministre de l'intérieur aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ces motifs. Par suite, il y a lieu de procéder à la substitution de motifs demandée par le ministre, qui n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie de procédure.

12. En dernier lieu, M. C ne peut utilement se prévaloir des orientations générales contenues dans la circulaire du 21 juin 2013 n° INTK1300198C du ministre de l'intérieur.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et sa demande présentée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

M. Labouysse, premier conseiller,

Mme Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 février 2023.

La rapporteure,

N. A

Le président,

L. MARTINLa greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

V. Malingre

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