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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2003170

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2003170

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2003170
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL CORNET VINCENT SEGUREL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mars 2020, et un mémoire, enregistré le 2 mars 2023, M. O P, représenté par Me Clotilde Hardy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'article 3 de la décision du 9 janvier 2020 par lequel la ministre du travail a délivré à la société Walor Legé l'autorisation de procéder à son licenciement pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- son recours n'est pas tardif ;

- la décision attaquée a été signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- elle n'est pas motivée et procède d'une absence d'examen individuel de sa situation ;

- elle procède d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- en estimant que le grief tiré d'accusations mensongères à l'encontre de son entourage professionnel était établi et constitutif d'une faute, la ministre du travail a entaché sa décision d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation ;

- en estimant que cette faute était de nature à justifier son licenciement, la ministre du travail a commis une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2021, la société Walor Legé, société par actions simplifiée, représentée par Me Laurence Tardivel, demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. P et de mettre à sa charge la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il appartiendra au requérant de démontrer que son recours n'est pas tardif ;

- les moyens tirés de l'insuffisante motivation, de l'absence d'examen individuel de la situation, du vice de procédure, de l'erreur de droit, de l'erreur de fait, des erreurs d'appréciation et du détournement de pouvoir ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mars 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. P.

Il soutient que les moyens tirés de l'absence d'habilitation de la signataire de la décision attaquée, de l'insuffisante motivation, de l'absence d'examen individuel de la situation, de l'erreur de droit, de l'erreur de fait, des erreurs d'appréciation et du détournement de pouvoir ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période au cours de laquelle l'affaire serait susceptible d'être appelée à l'audience et de la date, fixée au 27 février 2023, à partir de la laquelle une clôture d'instruction à effet immédiat pourrait intervenir.

La clôture de l'instruction à effet immédiat est intervenue le 29 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 25 mai 2023 à partir de 9h45 :

- le rapport de M. L,

- les conclusions de M. A,

- et les observations de Me Hardy, représentant M. P et de Me Anne-Gaëlle Berthomé, substituant Me Tardivel, représentant la société Walor Legé.

Considérant ce qui suit :

1. La société Walor Legé est une société par actions simplifiée dont le siège social est situé sur le territoire de Legé, commune du département de la Loire-Atlantique. Cette société, qui appartient au groupe Walor, exerce une activité de décolletage de pièces principalement à destination des secteurs de l'automobile et de l'énergie. Elle a recruté M. O P à compter du 13 septembre 2004 en vertu d'un contrat à durée indéterminée pour occuper un emploi d'aide régleur. Ce salarié a évolué vers des fonctions de régleur sur machine, qu'il occupait, au début de l'année 2019, lorsque son employeur a engagé, à son encontre, une procédure de licenciement pour faute. M. P exerçant les mandats de délégué syndical de la Confédération générale du travail (CGT), membre titulaire du comité d'entreprise de la délégation unique du personnel, membre du comité de groupe et coordinateur syndical au niveau du groupe, une demande d'autorisation de procéder à son licenciement a été adressée par son employeur aux services de l'inspection du travail compétents. Le 19 mars 2019, l'inspectrice du travail a délivré cette autorisation. Le recours hiérarchique formé par M. P a été réceptionné par les services de la ministre du travail le 27 mai 2019. Ce recours a été implicitement rejeté le 27 septembre 2019, mais cette décision implicite de rejet a été retirée par l'article 1er de la décision du 9 janvier 2020 qui a statué expressément sur ce recours. L'autorisation de licenciement délivrée par l'inspectrice du travail a été annulée par l'article 2 de cette décision. Examinant de nouveau la demande tendant à la délivrance de cette autorisation, la ministre l'a accordée à la société Walor Legé par l'article 3 de sa décision du 9 janvier 2020. L'annulation de cette autorisation est demandée par M. P.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En vertu des dispositions des articles L. 2411-1 et suivants, le licenciement d'un salarié qui bénéficie d'une protection dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'il représente ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail ou, lorsqu'il est saisi d'un recours contre la décision de l'inspecteur du travail, du ministre chargé du travail.

3. En premier lieu, en vertu de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, le directeur général du travail bénéficie de la délégation pour signer, au nom de la ministre chargée du travail, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous son autorité. Le directeur général du travail, est en vertu de l'article 3 de ce même décret, autorisé à déléguer lui-même cette signature aux fonctionnaires de catégorie A.

4. La décision attaquée a été signée par Mme E G en qualité de cheffe du bureau du statut protecteur au sein de la direction générale du travail, lequel bureau est en charge notamment des recours hiérarchiques et contentieux relatifs aux licenciements des salariés protégés. En vertu de l'article 6 de la décision du 17 juin 2019 portant délégation de signature à la direction générale du travail, modifié par l'article 2 de la décision du 3 janvier 2020 publiée au Journal officiel de la République française le 5 janvier suivant, M. D M, directeur général du travail, a donné à Mme G, attachée principale d'administration de l'Etat, cheffe du bureau du statut protecteur, délégation à l'effet de signer, dans la limite des attributions de ce bureau et au nom de la ministre chargée du travail, tous actes et décisions à l'exclusion des décrets. Par suite le moyen tiré de ce que la signataire de la décision attaquée n'aurait pas été habilitée à cette fin doit être écarté.

5. En deuxième lieu, le requérant soutient que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que la ministre du travail n'a pas pris en compte les observations qu'il a présentées le 20 mars 2019 en réponse au courriel de l'inspectrice du travail, reçu le même jour, lui transmettant des éléments sur lesquels elle s'est fondée pour prendre sa propre décision. Pour annuler cette décision, la ministre du travail a précisément relevé qu'elle était entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle avait été prise le 19 mars 2019, soit avant même l'envoi du courriel précité de l'inspectrice du travail, de sorte que le salarié n'avait pas été en réalité mis à même de faire valoir ses observations sur les éléments qui ont fondé la décision de l'inspectrice du travail. Il ressort des pièces du dossier que les observations adressées à cette autorité le 20 mars 2019 par M. P ont été jointes au dossier du recours hiérarchique instruit par la ministre du travail. Dans ces conditions, et alors qu'au surplus l'intéressé a été entendu, le 11 juillet 2019, lors de l'enquête conduite dans le cadre de l'instruction de ce recours hiérarchique, le moyen mettant en cause le vice de procédure énoncé ci-dessus doit, en tout état de cause, être écarté.

6. En troisième lieu, M. P invoque, dans sa requête enregistrée le 16 mars 2020 et dirigée contre une décision prise le 9 janvier 2020, la méconnaissance des dispositions de la loi du 11 juillet 1979 relatives à la motivation des actes administratifs, alors que ces dispositions sont abrogées depuis le 1er janvier 2016. Ces dispositions ont été reprises au sein des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, mais aucune d'elles n'imposent de motiver les décisions par lesquelles la ministre du travail autorise le licenciement d'un salarié protégé. Dans ces conditions, et alors que la décision attaquée énonce au demeurant les considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondée la ministre du travail, ce qui suffirait à satisfaire à l'exigence de motivation si celle-ci était opposable en l'espèce, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, il appartient à la ministre du travail, lorsqu'elle apprécie s'il y a lieu de délivrer ou de refuser l'autorisation de licenciement sollicitée, de procéder à l'examen de la situation qui lui est soumise au regard de l'ensemble des éléments dont elle dispose. La circonstance que l'ensemble de ces éléments ne serait pas énoncé au sein de la décision attaquée ne permet pas, à elle seule, de considérer qu'il n'aurait pas été procédé à cet examen. Il ressort des pièces du dossier que la ministre du travail a appréhendé les éléments qui lui ont été soumis par la société Walor Legé mais aussi ceux apportés par M. P pour contester et contextualiser les faits qui lui sont reprochés. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen global et impartial de la situation doit être écarté.

8. En cinquième lieu, lorsque la demande d'autorisation de licenciement d'un salarié légalement investi de fonctions représentatives est motivée par un comportement fautif de ce dernier, il appartient à la ministre du travail de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

9. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier de la motivation de la décision attaquée, que, pour délivrer l'autorisation en litige, la ministre du travail a relevé que, au cours du mois de juillet de l'année 2018, M. P, lors d'une réunion de la délégation du personnel, a accusé le responsable du site, M. I, d'avoir dit, en présence notamment de deux salariés, MM. N et Airiau, qu'il fallait "l'aider à virer les négros". La ministre du travail a également retenu que M. P avait réitéré ses accusations au cours des mois d'octobre et décembre de l'année 2018, d'une part, oralement, en s'adressant au vice-président du groupe, d'autre part, par courrier, adressé à M. I lui-même, avec une copie au président-directeur-général du groupe, à l'inspection du travail, à la médecine du travail et au syndicat CGT, en indiquant que M. I menait "une campagne de haine raciale". La ministre du travail a ajouté que M. P avait repris ses accusations, d'une part, dans son "droit d'alerte" adressé au président-directeur-général du groupe par courrier du 17 janvier 2019, énonçant : "Je serai curieux de voir M. H I me licencier, moi qu'il appelle affectueusement le 'négro'", d'autre part, le 9 février 2019, au sein d'un article mis en ligne sur le site internet "Alternative libertaire", par lequel, notamment, M. P accuse la direction de l'entreprise de vouloir "virer les négros du syndicat". La ministre du travail relève que ce salarié n'a jamais été le témoin direct des propos qu'il impute à M. I, qu'il indiquait se baser sur des propos rapportés par d'autres salariés qu'il ne voulait pas citer et que ces derniers, dont l'identité a fini par être connue, ont nié, comme M. I, les avoir tenus. La ministre du travail ajoute que si, dans le cadre de l'enquête, M. P a produit le témoignage de M. C rapportant avoir entendu le 26 juin 2018, alors qu'il était employé dans l'entreprise, M. I dire à un groupe de salariés, dont faisaient partie MM. N et Airiau : "Les gars, il faut m'aider à dégager ces deux blacks", en désignant ainsi M. P et M. B, lequel était également délégué du personnel et membre de la CGT, elle a estimé que ce témoignage ne venait pas confirmer les accusations portées par M. P dès lors que ces derniers propos étaient éloignés de ceux imputés à M. I, lequel, comme MM. N et Airiau, a nié le prononcé de propos racistes lors de cet échange et que d'autres salariés, MM. Chaine, Roudy, Moussaoui, Mostefa et Lofti, déclarent ne pas avoir entendu de propos constitutifs d'une campagne de haine raciale.

10. Il ressort par ailleurs de la motivation de la décision attaquée que, pour estimer que M. P avait commis une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, la ministre du travail a estimé qu'il avait relayé, sur une période importante, sans s'embarrasser de précaution, et avec virulence, des accusations graves à l'encontre de son responsable de site, lui prêtant des propos racistes et calomnieux dont il n'avait pas directement été le témoin, portant ainsi une atteinte à l'honneur de son responsable. La ministre du travail relève par ailleurs que, dans les courriers des 26 décembre 2018 et 17 janvier 2019 précités, M. P a accusé ce même responsable d'harcèlement moral à son encontre sans apporter également d'éléments probants. Elle a ajouté que, de même, aucun élément probant n'est venu étayer l'accusation d'harcèlement moral proférée à l'encontre de M. N, avec lequel M. P a eu une altercation le 23 novembre 2018 à la suite d'une remarque du premier sur le travail du second, lequel, en amont, avait adopté un comportement particulièrement violent envers son interlocuteur. La ministre du travail retient ainsi le grief d'accusations mensongères, porté par l'employeur dans sa demande, en relevant que M. P s'était rendu coupable de diffamation à l'encontre de son responsable de site et supérieur hiérarchique, et qu'il avait porté atteinte à l'autorité et aux conditions de travail de ce dernier en le désignant personnellement et publiquement, en ayant pour but de lui nuire. La ministre du travail retient également le grief de comportement excessif, voire violent de M. P lors de son échange du 23 novembre 2018 avec M. N.

11. La procédure de licenciement pour faute d'un salarié est distincte et indépendante de la procédure pénale qui serait susceptible d'être engagée à l'encontre de ce salarié à raison même de cette faute dans l'hypothèse où celle-ci serait susceptible de constituer une infraction pénale. En raison de ce principe d'indépendance, la circonstance que les faits retenus par la ministre du travail pour autoriser le licenciement d'un salarié soient susceptibles de constituer une infraction pénale au titre de laquelle ce salarié n'aurait fait l'objet d'aucune poursuite pénale ne fait pas obstacle à la mise en œuvre des pouvoirs de cette autorité ministérielle, rappelés au point 8, de se fonder sur ces faits pour estimer, lorsqu'ils sont d'une gravité suffisante, que ce même salarié a commis une faute de nature à justifier son licenciement. Par suite, doit être écarté le moyen tiré de l'erreur de droit qu'aurait commise la ministre du travail en retenant des faits, qui, selon le requérant, seraient constitutifs d'une infraction pénale, alors qu'il n'a pas été poursuivi.

12. M. P soutient que la décision attaquée est entachée d'erreur de fait dans la mesure où M. H I, son supérieur hiérarchique, a bien tenu les propos racistes qu'il lui impute et a mené une campagne de haire raciale au sein de l'entreprise, et qu'il n'a pas commis de faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

13. M. P se prévaut d'abord du témoignage de M. C auquel, selon lui, la ministre du travail a accordé moins de valeur qu'aux témoignages de MM. I, Mickaël N et Ludovic Airiau. Il ressort du témoignage de M. C qu'il a simplement déclaré avoir entendu M. I dire à un groupe de salariés, dont faisaient partie MM. N et Airiau : "Les gars, il faut m'aider à dégager ces deux blacks" en désignant ainsi le requérant et M. F B et qu'il a qualifié ces propos de racistes. Contrairement à ce qu'allègue le requérant, la ministre du travail n'a pas décidé d'accorder moins de valeur à ce témoignage mais a rapproché les différents témoignages qui figuraient au dossier pour considérer que les propos rapportés par M. C ne corroboraient pas ceux, présentés par M. P, comme ayant été tenus par M. I, et qu'ainsi le témoignage de M. C participait, avec ceux de MM. I, Mickaël N et Ludovic Airiau niant l'emploi du terme "négro" pour désigner MM. P et B, d'une absence de démonstration des faits rapportés par le requérant. M. P se prévaut ensuite des témoignages de MM. Jacky Chaine, Jean-François Roudy, Ayeche Moussaoui, Abdelkarim Moustafa et Lotfi Bahi, qu'il présente comme attestant de la tenue, par M. I, de propos constitutifs d'une campagne de haine raciale. Or, il ressort de la lecture de ces témoignages qu'aucun de leurs auteurs n'a entendu M. I dire qu'il fallait "l'aider à virer le négro".

14. Par ailleurs, les allégations du requérant suivant lesquelles il verserait, contrairement à ce qu'affirme la ministre du travail dans la décision attaquée, des éléments probants concernant les faits de harcèlement moral qu'il dénonce dans les courriers des 26 décembre 2018 et 17 janvier 2019 précités, dont il aurait été victime de la part de M. I, ne sont pas sérieusement étayées.

15. Enfin, M. P conteste que la ministre du travail lui oppose, dans sa décision, les accusations de harcèlement moral qu'il aurait proférées à tort à l'encontre de M. N. Il soutient que ce grief apparaît pour la première fois dans la procédure et n'est pas étayé. Or, ce grief a été formulé dans la demande d'autorisation de licenciement présentée par la société Walor Legé de sorte que la ministre du travail, dans le cadre de l'examen de cette demande, qu'elle a effectué après avoir annulé la décision de l'inspectrice du travail, pouvait, dès lors qu'elle estimait ce grief fondé, le retenir pour justifier la délivrance de l'autorisation requise. La matérialité de ce grief est étayée par le courrier du 17 janvier 2019 adressé au président-directeur-général du groupe Walor dans lequel M. P affirme : "tous les jours de la semaine 47, Mickaël N trouvait systématiquement quelque chose à dire pour saboter mon travail quand bien même il n'est pas mon responsable, que je ne suis pas de son équipe et que nous ne travaillons pas sur les mêmes machines. J'ai compris que ce harcèlement n'est qu'une provocation gratuite, bref une déstabilisation. Tellement le harcèlement était puissant, récurrent et si bien organisé que j'ai fini par craquer le vendredi 23 novembre 2018. Le but pour moi était de mettre un terme à ce harcèlement moral que je subissais". Si, dans ce courrier, M. P indique que M. N a ultérieurement reconnu, à deux reprises, dont une en présence de Mme K J, être allé trop loin dans ses propos et ses actes, l'enquête interne à l'entreprise, qui a été conduite à la suite de la dénonciation des faits imputés à M. N, a conclu que les remarques formulées par ce dernier sur le travail réalisé par M. P ne traduisaient pas l'existence d'une situation de harcèlement moral. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que M. N aurait concédé avoir tenu des propos ou accompli des actes qui auraient été susceptibles d'être qualifiés de harcèlement moral, ni que Mme K J aurait été la témoin d'un échange au cours duquel M. N aurait reconnu de tels propos ou actes.

16. Au regard de l'ensemble de ces éléments, la décision attaquée ne peut être regardée comme reposant sur des faits matériellement inexacts. M. P a ainsi déclaré à plusieurs reprises que son responsable de site tenait des propos racistes et menait une campagne de haine raciale au sein de la société Walor Legé sans apporter un commencement d'éléments de nature à étayer objectivement et de manière précise ces déclarations, lesquelles imputent aux personnes accusées la commission de faits constitutifs d'une infraction pénale. M. P leur a donné une large diffusion en les portant à la connaissance de diverses autorités et en les publiant sur un site internet. Ces déclarations, comme les accusations de harcèlement moral proférées à l'encontre de M. N, ont porté atteinte aux conditions de travail et à la réputation des personnes ainsi accusées. Ces faits sont constitutifs d'une faute d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement de M. P, alors même qu'ils se sont produits dans un contexte social particulièrement tendu dans l'entreprise, résultant notamment de l'engagement, par plus de la moitié des salariés la société Walor Legé, d'une action devant le Conseil des Prud'hommes, initiée notamment par le requérant, afin d'obtenir la mise en place par leur employeur d'une prime. Enfin, la circonstance que M. P avait fait l'objet, à la fin de l'année 2013, d'une première procédure de licenciement pour faute qui n'avait pas abouti dès lors que l'inspectrice du travail avait rejeté la demande d'autorisation au motif que les faits alors reprochés à ce salarié dont elle avait admis la matérialité n'étaient pas constitutifs d'une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, n'ôte pas aux faits ayant justifié la décision attaquée cette même qualification. Par suite, cette décision ne peut être regardée comme reposant sur une erreur d'appréciation.

17. Compte tenu notamment de ce qui a été dit au point 11, M. P ne peut sérieusement soutenir qu'en prenant la décision attaquée, la ministre du travail aurait usé de son pouvoir d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé, non pas dans le but pour lequel il a été institué, lié à la protection exceptionnelle dont fait l'objet un salarié légalement investi de fonctions représentatives dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'il représente, mais dans le but de se substituer aux autorités judiciaires en dehors du respect des principes du contradictoire et des droits de la défense. Par suite, le moyen tiré du détournement de pouvoir dont serait entaché, selon le requérant, la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'article 3 de la décision de la ministre chargée du travail du 9 janvier 2020 autorisant le licenciement de M. P doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par la société Walor Legé.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement à M. P d'une somme au titre des frais d'instance susceptibles d'être remboursés sur le fondement de ces dispositions. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du requérant le versement à la société Walor Legé d'une somme au même titre.

D É C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. P est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Walor Legé sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. O P, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la société Walor Legé.

Délibéré après l'audience du 25 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

Le rapporteur,

D. L

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

S. BARBERA

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2003170

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