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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2003217

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2003217

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2003217
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLARROQUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

K une requête enregistrée le 16 mars 2020, Mme J G, agissant en tant que représentante légale de sa fille F L D, représentée K Me Larroque, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 mai 2019 K laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport français au profit de sa fille F L D ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de délivrer la carte nationale d'identité et le passeport sollicités sous astreinte de 100 euros K jour de retard à compter du 30ème jour suivant la notification du jugement à intervenir ou à défaut de réexaminer son dossier dans le mois qui suivra la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte définitive de 100 euros K jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le signataire de la décision attaquée ne justifie pas de sa compétence ;

- la décision est insuffisamment motivée, notamment en droit, et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnaît le 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

K un mémoire en défense, enregistré le 5 novembre 2020, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable car tardive ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme G a été admise à l'aide juridictionnelle totale K une décision du 20 janvier 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de M. Sarda, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 27 juillet 2018, Mme G, ressortissante ivoirienne, a déposé auprès de la mairie de Pouzauges une demande de carte nationale d'identité française et de passeport français au profit de sa fille F L D née le 12 juillet 2018 et reconnue K M. A D, ressortissant français. K une décision du 17 mai 2019, le préfet de la Sarthe a refusé la délivrance des documents sollicités. Mme G demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée a été signée K M. H Baron, secrétaire général de la préfecture. A cet effet, celui-ci disposait d'une délégation de signature du préfet du 22 mars 2019 régulièrement publiée. Le moyen tiré de son incompétence pour signer cette décision doit donc être écarté comme manquant en fait.

3. La décision attaquée fait état des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision, notamment en droit, doit donc être écarté.

4. Il ne ressort pas de pièces du dossier que le préfet de la Sarthe n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressée.

5. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". L'article 310-1 du même code énonce que : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, K l'effet de la loi, K la reconnaissance volontaire ou K la possession d'état constatée K un acte de notoriété. / () ". L'article 310-3 de ce code prévoit que : " La filiation se prouve K l'acte de naissance de l'enfant, K l'acte de reconnaissance ou K l'acte de notoriété constatant la possession d'état. / () ". L'article 2 du décret du 22 octobre 1955 modifié visé ci-dessus instituant la carte nationale d'identité dispose que : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. / Elle est délivrée ou renouvelée K le préfet ou le sous-préfet. / () ". L'article 4-4 du même décret énonce que : " La demande de carte nationale d'identité faite au nom d'un mineur est présentée K une personne exerçant l'autorité parentale. / () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. / () ". Selon l'article 5 de ce même décret : " I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production K le demandeur : / () 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II. -La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au 4° du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / () ". Enfin, selon l'article 29 du code civil : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. / () ".

6. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou du passeport.

7. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul K le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport. K conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition K l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues K le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue K les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

8. Il ressort de l'acte de naissance n° 1586 versé au dossier que la paternité de l'enfant a été reconnue de manière anticipée devant l'officier d'état-civil de Nantes le 3 juillet 2018 K M. A D, ressortissant français né en 1974. Pour refuser de faire droit à la demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et de passeport présentée pour l'enfant, le préfet de la Sarthe s'est fondé sur la circonstance qu'un doute sérieux était apparu quant à la réalité de son lien de filiation à l'égard de M. D compte tenu de l'absence de communauté de vie entre les parents allégués, de l'absence de tout lien entre M. D et l'enfant, du contenu de l'audition de M. D K les services consulaires français à Toronto, de la reconnaissance tardive K M. D d'un autre enfant de Mme G, auquel le préfet de police de Paris a refusé de délivrer des documents d'identité et de voyage français, de la situation irrégulière au regard du séjour de Mme G et du délai de dix-sept jours entre la naissance de l'enfant et la demande de carte nationale d'identité française.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D réside au Canada tandis que Mme G, depuis l'année 2016 selon ses déclarations, réside en France, où la jeune F aurait été conçue, à la faveur d'une relation à distance et à l'occasion d'un déplacement de M. D, celui-ci ne justifiant pas de sa présence en France à la date supposée de conception de l'enfant. M. D a K ailleurs reconnu, un an après la naissance, un autre enfant de Mme G, le jeune B I, qui est né le 5 février 2016 en Côte d'Ivoire et qui aurait également été conçu à l'occasion d'un déplacement professionnel de M. D à l'époque où Mme G résidait dans son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de police de Paris a implicitement refusé de délivrer au profit de cet enfant une carte d'identité française et un passeport français en raison d'une suspicion de reconnaissance frauduleuse. K ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'à l'occasion de son audition K les services du consulat de France à Toronto, M. D a été incapable d'indiquer le lieu de résidence de ses enfants allégués et a présenté aux agents consulaires, au moyen de son téléphone portable, des échanges récents avec Mme G, desquels il ressortait que celle-ci avait fourni à M. D des indications sommaires sur l'identité des enfants, sa ville de résidence et lui avait écrit " on est ensemble depuis Abidjan " et " on va tout caler ensemble ". Dans ces conditions, et alors que Mme G a vraisemblablement pris rendez-vous aux fins de délivrance de documents d'identité et de voyage français en faveur de sa fille avant même la naissance de celle-ci alors qu'elle résidait irrégulièrement sur le territoire, les éléments invoqués K le préfet sont propres à établir que la reconnaissance de paternité du 3 juillet 2018 a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour K Mme G et, K suite, qu'elle procède d'une fraude. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur d'appréciation, ou d'une erreur de droit.

10. Compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, et des effets de l'absence de délivrance d'une carte d'identité française et d'un passeport français sur la vie privée et familiale et l'intérêt supérieur de la jeune F, dès lors que la requérante ne justifie pas de la nationalité française de cette enfant, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme G doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme J G et au préfet de la Sarthe.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. C de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Milin, première conseillère.

Rendu public K mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

La rapporteure,

C. E

Le président,

A. C DE BALEINE

La greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne

au préfet de la Sarthe

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce

requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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