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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2003460

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2003460

mercredi 14 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2003460
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars et 25 novembre 2020,

Mme B C, représentée par Me Pollono, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 28 630,24 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de l'illégalité des refus de visa opposés à ses enfants, et d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter de la demande préalable du 25 mars 2019 ainsi que de leur capitalisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de

2 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 19 janvier 2017 était illégale dès lors que la commission n'a pas procédé à un examen sérieux de son recours, notamment en s'abstenant d'examiner la possession d'état ; par ailleurs, son illégalité résulte d'une erreur d'appréciation quant au lien familial, au regard des actes produits et de la possession d'état ; la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de droit dès lors qu'elle se fonde sur le délai mis par la requérante pour demander la réunification familiale ; elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'illégalité de cette décision est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- la période d'indemnisation a couru du 29 avril 2016 au 28 juin 2017 ;

- cette situation l'a amenée à exposer des frais pour envoyer de l'argent et des vivres à ses enfants et l'a privée des prestations familiales qui auraient pu contribuer à l'entretien et à l'éducation de ses enfants ;

- cette situation est à l'origine d'un préjudice moral et de troubles dans les conditions de l'existence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 novembre 2020, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet des conclusions indemnitaires de la requête en tant qu'elles concernent les préjudices matériels et à ce que les prétentions indemnitaires présentées au titre du préjudice moral et des troubles dans leurs conditions d'existence soient limitées à une somme maximale de 1 365,48 euros.

Il soutient que :

- les préjudices matériels ne sont pas établis ;

- la période de responsabilité à retenir est de neuf mois.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 septembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, de nationalité congolaise, a obtenu le statut de réfugiée. Au titre de la réunification familiale, elle a demandé à faire venir ses deux filles en France. Les visas, demandés le 29 février 2016, leur ont été refusés par les autorités consulaires françaises à Kinshasa par une décision du 30 septembre 2016, notifiée le 10 octobre 2016. Mme C a saisi la commission de recours contre les refus de visas d'entrée en France (CRRV) le 22 novembre 2016. La CRRV a confirmé la décision de refus par une décision du

19 janvier 2017. Mme C a demandé l'annulation et la suspension de cette décision auprès du tribunal administratif de Nantes. Par une ordonnance du 22 mai 2017, le juge des référés a suspendu l'exécution de la décision attaquée. Les visas ont été délivrés aux filles de la requérante le 28 juin 2017. Par courrier du 25 mars 2019, Mme C a formé une demande indemnitaire préalable à laquelle une décision implicite de refus a été opposée. L'intéressée demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser les sommes de 7 630,24 euros, en réparation de son préjudice matériel et de 21 000 euros, en réparation de son préjudice moral, ces sommes étant assorties des intérêts et de la capitalisation des intérêts.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

2. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

3. Pour refuser de délivrer le visa de long séjour que Mme C a sollicité pour ses deux enfants, les autorités consulaires françaises à Kinshasa ont considéré que le dossier de la requérante ne comportait pas la preuve du lien familial avec la personne présentée comme la mère des enfants. Par sa décision du 19 janvier 2017, la CRRV a rejeté le recours de l'intéressée aux motifs, d'une part que les actes de naissance des enfants avaient été transcrits suivant jugement supplétif (sans production de certificat de non-appel), respectivement 8 et

10 ans après leur naissance et 4 ans après l'obtention du statut de réfugié par Mme C, sans explications circonstanciées, ce qui leur ôtait tout caractère probant, d'autre part que la requérante, qui n'a sollicité la réunification familiale que 5 ans après l'obtention de son statut de réfugiée, n'apportait pas d'éléments suffisamment probants permettant d'établir qu'elle avait contribué ou contribuait effectivement à l'entretien et à l'éducation des enfants dont elle sollicitait la venue, ni qu'elle communiquerait régulièrement avec eux, et enfin que l'identité et partant, le lien familial allégué des demanderesses à l'égard de la réfugiée n'étaient pas établis. Par une ordonnance n°1703821 du 22 mai 2017, le juge des référés du tribunal administratif de Nantes a suspendu l'exécution de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, en date du 18 janvier 2017 et a enjoint au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen des demandes de visa de la requérante, au motif que les moyens tirés de l'erreur d'appréciation et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales étaient de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. Les autorités consulaires françaises à Kinshasa ont finalement délivré les visas sollicités le 28 juin 2017. Dans son mémoire en défense, l'Etat ne conteste pas que les autorités consulaires ont commis une illégalité et Mme C est dès lors, fondée à soutenir que la décision des autorités consulaires du 30 septembre 2016 est entachée d'une erreur d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de leur vie privée et familiale. Dans ces conditions, l'illégalité commise par les autorités consulaires constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État.

4. La requérante a droit à être indemnisée des préjudices en lien direct et certain avec ces fautes pour la période courant du 30 septembre 2016, date à laquelle les autorités consulaires ont, à l'issue de la durée d'instruction de la demande, opposé une décision de rejet, au

28 juin 2017, date de délivrance des visas sollicités.

En ce qui concerne les préjudices :

5. En premier lieu, l'absence de versement à Mme C de prestations sociales telles que des allocations familiales est sans lien direct avec les fautes commises par l'administration, ces aides ayant pour objet de compenser partiellement les dépenses engagées pour le logement ainsi que pour l'entretien et l'éducation des enfants présents sur le territoire national, compte tenu du niveau et du coût de la vie en France.

6. En deuxième lieu, si Mme C n'intègre pas, dans ses conclusions, le montant de l'indemnisation qu'elle sollicite dans sa requête au titre des frais exposés afin de faire parvenir des ressources à sa famille, elle doit cependant être regardée comme en demandant au tribunal la réparation.

7. En l'espèce, d'une part, si la requérante sollicite le versement de la somme de 19,20 euros au titre des frais financiers qu'elle a exposés pour envoyer de l'argent à ses enfants, elle n'établit pas que cet argent, adressé à des membres de sa famille, était destiné exclusivement à l'entretien et à l'éducation de ces derniers. Dans ces conditions, en l'absence de lien de causalité entre le préjudice allégué et la faute de l'administration, aucune somme n'est due à ce titre.

8. D'autre part, si la requérante sollicite une indemnisation d'un montant de

102 euros au titre des frais exposés pour faire parvenir des produits alimentaires et des fournitures scolaires, elle ne justifie pas de l'existence même de ce préjudice en se bornant à produire une attestation de la société Congo Fret Multiservices faisant état d'un montant de commande réalisée par la requérante sans attester ni de son expédition, ni de sa livraison, ni des frais afférents. Dès lors, aucune somme n'est due à ce titre.

9. En dernier lieu, la requérante demande l'indemnisation de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence, pour un montant total de 21 000 euros. L'illégalité des décisions de refus de visa a eu pour effet de prolonger pendant une période d'environ neuf mois la séparation de la famille. Eu égard à la durée de la séparation qui leur a été imposée, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence des intéressés en allouant à ce titre la somme globale de 2 500 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante est fondée à demander la condamnation de l'État à lui verser la somme de 2 500 euros.

Sur les intérêts :

11. La requérante a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 2 500 euros à compter du 25 mars 2019, date de sa demande préalable d'indemnisation. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Si, à la date où elle est demandée, les intérêts sont dus depuis moins d'une année, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par la requête, enregistrée le 23 mars 2020. Il y a ainsi lieu de capitaliser les intérêts au 23 mars 2021, date à laquelle une année d'intérêts a été due, et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que l'avocate des requérants, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Pollono de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er: L'État est condamné à verser la somme de 2 500 (deux mille cinq cents) euros à Mme C. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du

25 mars 2019. Les intérêts échus à compter du 23 mars 2021 puis à chaque échéance ultérieure à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'État versera à Me Pollono une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à

Me Pollono et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Loirat, présidente,

M. Gauthier, premier conseiller,

M. Marowski, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe 14 décembre 2022.

Le rapporteur,

Y. A

La présidente,

C. LOIRAT

La greffière,

P. LABOUREL

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2003460

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