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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2004279

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2004279

mardi 10 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2004279
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL HAUT ANJOU AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 avril 2020 et 19 février 2021, M. B A, représenté par Me Rolland, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le recteur de l'académie de Nantes a implicitement refusé de faire droit à sa demande de protection fonctionnelle reçue le 22 janvier 2019, ainsi que la décision par laquelle la même autorité a implicitement refusé de faire droit à sa demande de protection fonctionnelle et à sa demande indemnitaire préalable reçues le 18 décembre 2019 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 24 445,87 euros en réparation du préjudice économique qu'il estime avoir subi à raison des actes de harcèlement moral dont il dit avoir été victime, outre 15 000 euros en indemnisation du préjudice moral ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision lui refusant la protection fonctionnelle est illégale dès lors qu'il a été victime de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie ;

- ces actes de harcèlement moral ont eu des conséquences négatives sur son avancement de carrière et lui ont causé un préjudice économique, ainsi qu'un préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 novembre 2020, le recteur de l'académie de Nantes conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive dès lors qu'elle a été introduite plus de deux mois après la naissance d'une décision implicite de rejet de sa demande de protection fonctionnelle ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martel,

- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, professeur agrégé de mathématiques, a été titularisé le 1er septembre 2000 et affecté au lycée général et technologique Gabriel Touchard au Mans. De septembre 2009 à août 2016, il a été affecté au lycée Montesquieu au Mans, puis à compter de septembre 2016 au lycée d'Estournelles de Constant à La Flèche. De 2009 et 2018, M. A a fait l'objet de plusieurs inspections. Au cours de l'année scolaire 2016-2017 a été mis en place un accompagnement pédagogique de l'intéressé sous la forme d'un tutorat du 27 mars au 30 juin 2017. S'estimant victime de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie, M. A, par courrier du 27 décembre 2018, reçu le 22 janvier 2019 par son administration, a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle. A défaut de réponse dans le délai de deux mois, est née le 22 mars 2019 une décision implicite de rejet. Par courrier du 13 décembre 2019, reçu le 18 décembre 2019 par l'administration, M. A a, à nouveau, sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle, ainsi que l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis à raison du harcèlement moral qu'il dénonce. Par sa requête, il demande au tribunal, d'une part, d'annuler les décisions implicites de rejet nées les 22 mars 2019 et 18 février 2020 du silence gardé par le recteur sur ses deux demandes successives tendant au bénéfice de la protection fonctionnelle et, d'autre part, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 39 445,87 euros en réparation des préjudices subis à raison de faits de harcèlement moral.

Sur la légalité des refus d'accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligation des fonctionnaires, applicable à la date des décisions attaquées : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ". Aux termes de l'article 11 de la même loi, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Les fonctionnaires bénéficient, à l'occasion de leurs fonctions, d'une protection organisée par la collectivité publique dont ils dépendent, conformément aux règles fixées par le code pénal et les lois spéciales. / () La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l'occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. () ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subi. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

4. M. A soutient, pour faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre, qu'il a fait l'objet de convocations récurrentes par sa hiérarchie sans être informé au préalable de leur objet, d'inspections répétées et sans fondement entre 2008 et 2019, d'une baisse importante de sa note pédagogique, de ce que lui a été imposé un tutorat sans retour ni bénéfice, de ce que les plaintes des élèves et de leurs parents ont systématiquement été prises en compte sans qu'il ne puisse faire valoir son point de vue et que lui ont été imposées, de façon réitérée, des visites chez le médecin de prévention.

5. Il résulte de l'instruction que M. A a, à la suite de sa prise de fonctions en septembre 2000, fait l'objet de plusieurs inspections en janvier 2002, en mai 2005, en janvier 2008, en mai 2009, en avril 2012, en février 2016, en mars 2017, en avril 2018 et en mars 2019. S'il ne remet pas en cause les inspections de janvier 2002 et mai 2005 qui avaient toutes deux soulignées ses grandes qualités professionnelles, le requérant fait valoir que les inspections qui ont été diligentées par la suite avaient pour but de le déstabiliser. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'inspectrice qui l'a inspecté en janvier 2008, puis en mai 2009, à la demande selon le requérant de son nouveau chef d'établissement, n'a pas remis pas en cause la volonté de M. A d'offrir à ses élèves une formation exigeante et de qualité, mais l'alerté sur le décalage pouvant exister entre ses attentes et la perception de ses élèves, que les contenus de ses cours, par leur niveau d'abstraction, pouvaient mettre en difficulté. Au vu des réserves ainsi émises, sa note pédagogique a été baissée de deux points en août 2009. Toutefois, les réserves modérées et circonstanciées émises, notamment à la suite d'une inspection de mai 2009, n'excédaient en rien l'exercice normal du pouvoir hiérarchique et la baisse de la note pédagogique consécutive apparaissait justifiée par la manière de servir, à cette période, de M. A. S'il remet également en cause l'inspection réalisée le 24 avril 2012, ayant abouti à une baisse de trois points de sa note pédagogique, celle-ci n'est pas produite au dossier et dès lors, ne place pas le tribunal en possibilité d'apprécier si, d'une part, cette nouvelle inspection a revêtu un caractère vexatoire et si, ainsi que le soutient le requérant, cette inspection ainsi que la baisse de note consécutive a excédé les limites normales du pouvoir hiérarchique.

6. Il résulte également de l'instruction qu'à compter de 2009, les chefs d'établissements dans lesquels M. A a enseigné ont été, à plusieurs reprises, interpelés par des élèves ou des parents d'élèves quant à des difficultés relatives aux cours dispensés par M. A. Ainsi, en février 2013, des parents d'élèves de 1er S du lycée Montesquieu au Mans ont, après avoir interpelé le proviseur du lycée, écrit au recteur afin de lui faire part de leurs inquiétudes quant à la pédagogie mise en œuvre par M. A, estimant qu'il demandait aux élèves une trop grande autonomie, ceux-ci devant voir leurs cours seuls et qui, inquiets du retard pris dans le programme, précisant que n'avaient alors été traités que deux chapitres sur les 10 prévus. Ces reproches vont être repris, de façon récurrente, tant par les élèves que leurs parents ainsi que cela ressort d'une lettre de janvier 2017 des représentantes des parents d'élèves de l'établissement du lycée d'Estournelles de Constant qui, si elles n'ont pas leurs enfants dans la classe de l'intéressé sont néanmoins habilitées à représenter les parents d'élèves concernés, ainsi que d'une lettre de février 2019 des parents d'élèves des classes de 1ère STMG. En outre, en mars 2019, les élèves d'une des classes de 1ère STMG ont entendu faire " grève " en ne se rendant pas aux cours de mathématiques dispensés par M. A du 28 janvier au 1er février afin d'alerter la direction de l'établissement du lycée d'Estournelles de Constant à La Flèche sur les difficultés rencontrées avec ce professeur. Ceux-ci se plaignaient de ne pas comprendre les cours et les attentes de leur professeur, de ce que celui-ci ne parvenait pas à leur réexpliquer différemment lorsqu'ils ne comprenaient pas et d'une attitude pouvant parfois être méprisante à leur égard. Dans ces circonstances de plaintes répétées de la part des élèves et de leurs parents, le proviseur était légitime à organiser, en mars 2018, une rencontre avec les élèves afin de tenter de comprendre les difficultés qu'ils disaient éprouver en mathématiques. Si, ainsi que le fait valoir M. A, il aurait dû être informé de ces plaintes, et mis à en mesure de faire valoir son point de vue, il apparaît cependant que lui ont été communiqués les comptes rendus de ces entretiens, et qu'il a été mis en mesure de s'en expliquer à l'occasion de plusieurs entretiens avec le chef d'établissement.

7. Par ailleurs, il résulte de l'instruction qu'à la suite de ces mises en cause récurrentes de l'enseignement de M. A, l'organisation d'inspections était de nature à porter un regard professionnel sur l'enseignement dispensé par l'intéressé. Dès lors, dans ce contexte de défiance exprimée tant par les élèves que leurs parents, il n'est pas établi que les convocations et inspections rapprochées aient excédé l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. En outre, il ressort des rapports d'inspection des 2 février 2016, 7 mars 2017 et 12 avril 2018, réalisées par trois inspecteurs différents, que des difficultés persistantes ont été mises en évidence quant à la capacité de M. A à prendre en compte l'hétérogénéité des élèves et à leur expliciter ses attentes. Ainsi, le rapport de mars 2017, faisant suite à des plaintes d'élèves et de leurs parents sur les méthodes pédagogiques de M. A se centrait, selon les termes mêmes de l'inspectrice, sur les relations entre l'intéressé et ses élèves. Il en ressortait, de façon précise et circonstanciée, que les élèves ne comprenaient pas le fonctionnement pédagogique de leur enseignant et ne pouvait ainsi s'emparer des activités proposées. Il était également relevé que les élèves étaient peu pris en compte dans ses interventions ne permettant pas une prise en charge globale de la classe. L'inspection d'avril 2018, réalisée par un autre inspecteur, a eu pour objectif de faire un nouveau point suite à l'accompagnement mis en place au profit de M. A, à savoir des formations et un tutorat par deux collègues de mars à juin 2017. Le rapport rédigé suite à cette nouvelle inspection, relevait les mêmes difficultés et faisait état de la difficulté de M. A à s'approprier le contenu des formations suivies comme du tutorat. Ainsi, les inspections de février 2016, mars 2017 et avril 2018, ont fait, dans des termes mesurés, toutes le constat des mêmes difficultés. Enfin, l'inspection diligentée le 15 mars 2019 par l'inspecteur général de l'éducation nationale a fait suite à la demande du recteur, afin d'avoir un regard nouveau sur la manière de servir de M. A, compte tenu des observations formulées par ce dernier. Dans ce contexte, au vu des difficultés persistantes de l'intéressé à compter de 2009, à l'origine de tensions au sein des différents établissements où il a été affecté avec les élèves et leurs parents, les convocations et inspections répétées, dont le caractère vexatoire ne résulte pas de l'instruction, n'ont pas excédé les limites du pouvoir hiérarchique.

8. Il résulte, en outre, de l'instruction qu'à la suite des difficultés constatées à l'occasion des inspections de février 2016 et mars 2017, un accompagnement pédagogique a été proposé et accepté par M. A. Le tutorat, mis en place de mars à juin 2017, s'est inscrit dans ce cadre. S'il est regrettable que l'intéressé n'ait pas été destinataire d'un bilan écrit de cet accompagnement, un bilan, en présence des tutrices, lui a cependant été proposé à l'issue de l'inspection d'avril 2018 sans qu'il n'y donne suite. Au vu du contexte précédemment décrit, cette aide destinée à permettre à M. A d'évoluer dans sa pratique professionnelle au vu des difficultés mises en évidence, n'a pas revêtu pas un caractère vexatoire.

9. Enfin, si M. A reproche à l'administration de l'avoir fait convoquer de façon réitérée par le médecin de prévention, il n'est justifié que d'une seule convocation, en mai 2013, à la demande de l'administration à raison de son comportement. Ainsi, en tout état de cause, cet évènement isolé ne saurait être constitutif d'un harcèlement moral.

10. Il résulte de ce qui précède que éléments avancés par M. A, pris isolément ou dans leur ensemble, ne permettent pas de laisser présumer l'existence d'un harcèlement moral au sens des dispositions précitées.

11. L'existence d'un harcèlement moral, sur lequel était exclusivement fondée la demande de protection fonctionnelle, n'étant pas caractérisée, le recteur de l'académie de Nantes n'était pas tenu d'accorder à M. A la protection fonctionnelle prévue par les dispositions précitées de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par les décisions nées les 22 mars 2019 et 18 février 2020, le recteur lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle.

Sur la responsabilité de l'Etat :

12. Compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus, M. A n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de l'Etat à raison des conséquences dommageables des faits qu'il invoque.

13. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée par le recteur, les conclusions aux fins d'annulation et d'indemnisation de M. A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie sera adressée à la rectrice de l'académie de Nantes.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2023.

La rapporteure,

C. MARTEL

Le président,

C. CANTIE La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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