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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2004836

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2004836

mardi 14 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2004836
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation3ème Chambre
Avocat requérantALJOUBAHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 janvier 2020 au greffe du tribunal administratif de Bordeaux et transmise au tribunal par une ordonnance du 8 avril 2020, enregistrée le 11 mai 2020, et des mémoires, enregistrés les 5 et 10 juillet 2023, M. B A, représenté par Me Aljoubahi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 juillet 2019 par laquelle la ministre des armées a retiré son ordre de mutation individuel d'avril 2019, ainsi que la décision du 7 janvier 2020 portant rejet du recours préalable obligatoire formé devant la commission de recours des militaires contre ce retrait ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de réexaminer sa demande de mutation au régiment de service militaire adapté de La Réunion dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées dès lors qu'elles constituent une sanction disciplinaire déguisée ;

- elles sont intervenues à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pu ni avoir accès à son dossier ni bénéficier des garanties disciplinaires ;

- elles sont illégales à raison de l'illégalité des prescriptions de la circulaire du ministre des armées du 7 juin 2018 sur lesquelles elles se fondent ;

- en tout état de cause, elles méconnaissent les termes de la circulaire du 7 juin 2018 dès lors que sa mutation avait été validée le 12 avril 2019, soit avant que ne lui soit infligée une sanction disciplinaire ;

- elles sont illégales à raison de l'illégalité de la sanction qui en constitue le fondement.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la défense ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martel,

- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, adjudant-chef de l'armée de terre alors affecté au détachement militaire adapté à Périgueux, a été sanctionné de 15 jours d'arrêt pour avoir introduit une arme de catégorie D dans l'enceinte militaire et adopté un comportement incompatible avec son statut de sous-officier, par une décision du 26 juin 2019 du colonel chef d'état-major du commandement de service militaire adapté. Par une décision du 2 juillet 2019 émanant de la direction des ressources humaines de l'armée de terre, l'ordre de mutation individuel, émis en avril 2019, de l'adjudant-chef A au régiment du service militaire adapté à La Réunion a été rapporté. Par un courrier du 3 août 2019, M. A a formé le recours préalable obligatoire devant la commission des recours des militaires. Par une décision du 7 janvier 2020, la ministre des armées, après avis de la commission de recours des militaires, a rejeté son recours. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler les décisions des 2 juillet 2019 et 7 janvier 2020.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes du I de l'article R. 4125-1 du code de la défense : " I-Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. / Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense () ". Aux termes de l'article R. 4125-9 du même code : " La commission recommande au ministre compétent ou, le cas échéant, aux ministres conjointement compétents au sens du II de l'article R. 4125-4, soit de rejeter le recours, soit de l'agréer totalement ou partiellement. Son avis ne lie pas le ministre compétent ou, le cas échéant, les ministres conjointement compétents () ".

3. Aux termes enfin de l'article R. 4125-10 du code précité : " Dans un délai de quatre mois à compter de sa saisine, la commission notifie à l'intéressé la décision du ministre compétent, ou le cas échéant, des ministres conjointement compétents. La décision prise sur son recours, qui est motivée en cas de rejet, se substitue à la décision initiale () ".

4. L'institution, par ces dispositions, d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser au ministre compétent pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite de ce recours se substitue nécessairement à la décision initiale et est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Lorsqu'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge de l'excès de pouvoir qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y a invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge de l'excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.

5. En l'espèce, la décision de la ministre des armées du 7 janvier 2020 s'est substituée à celle prise par la même autorité le 2 juillet 2019 du fait de l'exercice, par M. A, du recours administratif préalable obligatoire prévu par les dispositions précitées. Par suite, les conclusions de M. A doivent être regardées comme étant exclusivement dirigées contre la décision du 7 janvier 2020.

Sur la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 4111-2 du code de la défense : " Le présent livre s'applique aux militaires de carrière, aux militaires servant en vertu d'un contrat, aux militaires réservistes qui exercent une activité au titre d'un engagement à servir dans la réserve opérationnelle ou au titre de la disponibilité et aux fonctionnaires en détachement qui exercent, en qualité de militaires, certaines fonctions spécifiques nécessaires aux forces armées. / Les statuts particuliers des militaires sont fixés par décret en Conseil d'Etat. Ils peuvent déroger aux dispositions du présent livre qui ne répondraient pas aux besoins propres d'un corps particulier, à l'exception de celles figurant au titre II et de celles relatives au recrutement, aux conditions d'avancement et aux limites d'âge. " Aux termes de l'article L. 4121-5 du même code : " Les militaires peuvent être appelés à servir en tout temps et en tout lieu. / Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service, les mutations tiennent compte de la situation de famille des militaires, notamment lorsque, pour des raisons professionnelles, ils sont séparés : / 1° De leur conjoint ; / 2° Ou du partenaire avec lequel ils sont liés par un pacte civil de solidarité, lorsqu' ils produisent la preuve qu' ils se soumettent à l' obligation d' imposition commune prévue par le code général des impôts ; / La liberté de résidence des militaires peut être limitée dans l'intérêt du service. / Lorsque les circonstances l'exigent, la liberté de circulation des militaires peut être restreinte ".

7. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité militaire compétente d'apprécier l'intérêt du service pour prononcer la mutation des personnels et leur affectation et définir les missions à leur confier.

8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des motifs de la décision attaquée que, pour confirmer le retrait de l'ordre de mutation de M. A du détachement du service militaire adapté à Périgueux au régiment du service militaire adapté à La Réunion, la ministre s'est estimée en situation de compétence liée à raison des prescriptions de la circulaire n° 103/ARM/RH-AT/CCM/MOB du 7 juin 2018, relative à la gestion de la mobilité du personnel militaire de l'armée de terre pour 2019, publiée au bulletin officiel des armées du 10 juillet 2018. Par cette circulaire ministérielle, ont été précisées les modalités particulières de mise en œuvre de la mobilité du personnel militaire de l'armée de terre au titre de l'année 2019 et les directives spécifiques à mettre en œuvre au plan annuel de mutation (PAM) 2019 de l'outre-mer et de l'étranger. Le paragraphe 3.1.2 de cette circulaire prévoit que " ne peuvent être désignés pour le service hors métropole au cours de l'année 1 les sous-officiers qui, dans les années A-1 et A ont fait l'objet d'une sanction dont la partie sans sursis est supérieure ou égale à quinze jours d'arrêts ". Ces dispositions qui ont pour objet d'interdire à une catégorie de militaires de solliciter ou d'obtenir une mutation outre-mer à raison d'une sanction disciplinaire infligée par l'autorité militaire, imposent une condition non prévue par des dispositions statutaires. Or, la ministre ne tenait ni des dispositions des articles L. 4111-2 et L. 4121-5 précités du code de la défense ni d'aucun principe ou disposition législative ou réglementaire la compétence pour imposer une telle condition à caractère général. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la ministre a entaché sa décision d'une erreur de droit en estimant qu'elle était tenue, en application des prescriptions de la circulaire du 7 juin 2018, de confirmer la décision retirant l'ordre de mutation individuel de l'intéressé pour le régiment de service militaire adapté de la Réunion, à raison de la sanction de 15 jours d'arrêt qui lui a été infligée par une décision du 26 juin 2019.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision en date du 7 janvier 2020 de la ministre des armées doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que la situation de M. A au regard des suites à donner à son ordre de mutation individuel d'avril 2019 soit réexaminée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre des armées de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision en date du 7 janvier 2020 de la ministre des armées est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre des armées de procéder au réexamen de la situation de M. A au regard des suites à donner à son ordre de mutation individuel d'avril 2019, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 31 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2023.

La rapporteure,

C. MARTEL

Le président,

C. CANTIÉLa greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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