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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2004862

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2004862

mercredi 7 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2004862
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantCABINET COLL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 mai 2020 et 17 juin 2022, Mme B A, représentée par Me Coll, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique et confirmé la décision du 29 octobre 2019 par laquelle le préfet de police de Paris a rejeté sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre à l'Etat de lui accorder la naturalisation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative1.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable en ce qu'elle a lié le contentieux et que le défaut de décision préalable a été régularisé en cours d'instance ;

- la compétence de l'auteur de la décision préfectorale n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle remplit toutes les conditions pour être naturalisée notamment par son intégration professionnelle et sociale et sa situation familiale qui démontrent sa volonté d'intégration, alors que ses seules carences dans la connaissance de l'histoire de France auraient dû être compensées dans le cadre d'une appréciation globale de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2020, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est irrecevable en ce qu'à la date d'enregistrement de la requête aucune décision n'était née en application des dispositions de l'article 7 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020.

La clôture de l'instruction est intervenue le 8 juillet 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Echasserieau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise née le 8 mai 1980, a déposé une demande de naturalisation auprès du préfet de police de Paris, qui, par une décision du 29 octobre 2019, a rejeté sa demande. Mme A a formé un recours contre cette décision devant le ministre de l'intérieur, qui l'a implicitement rejeté. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de la décision implicite du ministre.

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 susvisé : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020 : " I. ' Les dispositions du présent titre sont applicables aux délais et mesures qui ont expiré ou qui expirent entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus. () ". Aux termes de l'article 7 de la même ordonnance : " Sous réserve des obligations qui découlent d'un engagement international ou du droit de l'Union européenne, les délais à l'issue desquels une décision, un accord ou un avis de l'un des organismes ou personnes mentionnés à l'article 6 peut ou doit intervenir ou est acquis implicitement et qui n'ont pas expiré avant le 12 mars 2020 sont, à cette date, suspendus jusqu'à la fin de la période mentionnée au I de l'article 1er. (). ".

4. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, vise à laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Pour autant, dès lors que le recours administratif obligatoire a été adressé à l'administration préalablement au dépôt de la demande contentieuse, la circonstance que cette dernière demande ait été présentée de façon prématurée, avant que l'autorité administrative ait statué sur le recours administratif, ne permet pas au juge administratif de la rejeter comme irrecevable si, à la date à laquelle il statue, est intervenue une décision, expresse ou implicite, se prononçant sur le recours administratif. Il appartient alors au juge administratif, statuant après que l'autorité compétente a définitivement arrêté sa position, de regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours administratif préalable, qui s'y est substituée.

5. Il ressort des pièces du dossier que le 27 décembre 2019, Mme A a saisi le ministre de l'intérieur d'un recours administratif préalable obligatoire contre la décision du préfet de police de Paris du 29 octobre 2019. Si à la date d'enregistrement de la requête en annulation présentée par Mme A, le 12 mai 2020, la décision implicite du ministre n'était pas encore née en application des dispositions rappelées au point 3, il résulte toutefois de ce qui a été dit précédemment qu'en cours d'instance la décision implicite du ministre de l'intérieur rejetant le recours hiérarchique de Mme A est née le 9 août 2020. Cette décision s'est substituée à la décision initiale du préfet de police de Paris. Par suite, les conclusions de Mme A doivent être regardées comme dirigées contre la décision implicite du ministre rejetant sa demande d'acquisition de la nationalité française née, comme le soutient le ministre, postérieurement à l'introduction de l'instance, mais antérieurement à la date du présent jugement. Par suite, le moyen présenté par la requérante, fondé sur l'incompétence du signataire de la décision préfectorale est inopérant et doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 21-24 du même code : " Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par décret en Conseil d'Etat, et des droits et devoirs conférés par la nationalité française ainsi que par l'adhésion aux principes et aux valeurs essentiels de la République. / A l'issue du contrôle de son assimilation, l'intéressé signe la charte des droits et devoirs du citoyen français. Cette charte, approuvée par décret en Conseil d'Etat, rappelle les principes, valeurs et symboles essentiels de la République française ". Aux termes de l'article 37 du décret du 30 décembre 1993 : " Pour l'application de l'article 21-24 du code civil : () 2° Le demandeur doit justifier d'un niveau de connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises correspondant aux éléments fondamentaux relatifs : a) Aux grands repères de l'histoire de France : il est attendu que le postulant ait une connaissance élémentaire de la construction historique de la France qui lui permette de connaître et de situer les principaux événements ou personnages auxquels il est fait référence dans la vie sociale ; b) Aux principes, symboles et institutions de la République : il est attendu du postulant qu'il connaisse les règles de vie en société, notamment en ce qui concerne le respect des lois, des libertés fondamentales, de l'égalité, notamment entre les hommes et les femmes, de la laïcité, ainsi que les principaux éléments de l'organisation politique et administrative de la France au niveau national et territorial ; c) A l'exercice de la citoyenneté française : il est attendu du postulant qu'il connaisse les principaux droits et devoirs qui lui incomberaient en cas d'acquisition de la nationalité, tels qu'ils sont mentionnés dans la charte des droits et devoirs du citoyen français ; d) A la place de la France dans l'Europe et dans le monde : il est attendu du postulant une connaissance élémentaire des caractéristiques de la France, la situant dans un environnement mondial, et des principes fondamentaux de l'Union européenne. Les domaines et le niveau des connaissances attendues sont illustrés dans un livret du citoyen dont le contenu est approuvé par arrêté du ministre chargé des naturalisations. Il est élaboré par référence aux compétences correspondantes du socle commun de connaissances, de compétences et de culture mentionné au premier alinéa de l'article L. 121-1-1 du code de l'éducation. Le livret du citoyen est remis à toute personne ayant déposé une demande et disponible en ligne ". Et aux termes de l'article 48 du même décret : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. () ".

7. En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement tenir compte de l'assimilation du postulant à la société française, notamment sur son niveau de connaissance des principes de la République et de ses institutions, tel qu'il est révélé par l'entretien individuel prévu par l'article 41 du décret précité du 30 décembre 1993.

8. Il ressort du compte-rendu d'entretien d'assimilation, mené à la préfecture de police de Paris le 8 octobre 2019, que Mme A, malgré dix-sept années de présence en France, n'a pas été en mesure d'énoncer le nom de personnes connues de la culture française, à quel évènement correspond la fête nationale ni pourquoi le 8 mai est férié, de répondre sur des questions en rapport avec la géographie naturelle et administrative de la France, le nombre de pays de l'Union européenne, le nom de la maire de Paris, ainsi que les droits et devoirs du citoyen en dehors du droit de vote. Enfin, elle n'a pas davantage été capable de définir correctement les notions de fraternité et de laïcité. En se bornant à faire valoir qu'elle est parfaitement intégrée tant d'un point de vue professionnel et social et que sa cellule familiale réside entièrement en France Mme A ne remet pas en cause les lacunes ainsi constatées. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit ni d'une erreur manifeste d'appréciation en rejetant la demande de naturalisation de Mme A dont le niveau d'assimilation dans la société française, révélé lors de l'entretien, a fait l'objet d'une appréciation globale.

9. Les autres circonstances ci-dessus rappelées, invoquées par la requérante, relatives à son parcours en France, à son activité professionnelle à sa vie familiale et à la scolarisation de ses enfants, sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, eu égard aux motifs sur lesquels elle est fondée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Echasserieau, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu publique par mise à disposition au greffe le 7 juin 2023.

Le rapporteur,

B. ECHASSERIEAU

La présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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