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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2004960

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2004960

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2004960
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantDRAVIGNY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 mai 2020, Mme G B, épouse E, représentée par Me Amandine Dravigny, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2018 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française, à défaut, de prendre, dans le délai d'un mois, une nouvelle décision statuant sur sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son avocate en application des articles 37 de loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision, qui est motivée uniquement par son insuffisant degré d'assimilation à la société française, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2020, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme E.

Il soutient que :

- les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, il n'appartient pas au juge de se substituer à l'administration pour accorder la nationalité française et le délai à l'issue duquel devra intervenir la nouvelle décision en cas d'annulation de celle en litige devra être fixé à au moins neuf mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme E par une décision du 17 février 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. H a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 15 novembre 2023 à 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G B, épouse E, est une ressortissante tunisienne qui est née le 1er juillet 1978. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture du Doubs, département dans lequel elle est domiciliée, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 25 avril 2018, l'autorité préfectorale a rejeté cette demande. Mme E a, pour contester cette décision, comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours qui a été expressément rejeté le 19 octobre 2018. Le ministre a également estimé, par cette décision dont l'intéressée demande au tribunal l'annulation, que sa demande de naturalisation devait être rejetée.

2. En premier lieu, en vertu de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, la directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité bénéficie d'une délégation pour signer, au nom du ministre chargé des naturalisations, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous son autorité. Ce même décret autorise, en son article 3, cette directrice à déléguer elle-même cette signature.

3. Par une décision du 30 août 2018, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française le 2 septembre 2018, Mme A C, directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité, nommée dans ces fonctions par décret du président de la République du 28 septembre 2016, régulièrement publié au Journal officiel, a donné à Mme D F, attachée principale d'administration de l'Etat, adjointe à la cheffe du bureau des affaires juridiques, du précontentieux et du contentieux et signataire de la décision attaquée, une délégation pour signer les décisions statuant sur les recours formés sur le fondement de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'une délégation de signature exécutoire au bénéfice de la signataire de l'acte attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article 43 de ce même décret : " Le préfet du département de résidence du postulant () déclare la demande irrecevable si les conditions requises par les articles 21-15, () 21-24 () du code civil ne sont pas remplies ". Selon l'article 48 de ce décret : " () Lorsque les conditions requises par la loi sont remplies, le ministre chargé des naturalisations propose () la naturalisation (). Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il déclare la demande irrecevable. / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". Ces dispositions confèrent au ministre de l'intérieur un large pouvoir d'appréciation de l'intérêt d'accorder la nationalité française à la personne qui la sollicite. Il appartient à cette autorité, lorsqu'elle exerce ce pouvoir, de tenir compte de tous les éléments de la situation de cette personne, y compris ceux qui ont été examinés pour statuer sur la recevabilité de sa demande. Au nombre de ces éléments figure, comme cela résulte de l'article 21-24 du code civil, le degré de connaissance, selon la condition de l'intéressée, de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par les articles 37 et 41 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Il en résulte que le ministre de l'intérieur peut apprécier l'intérêt d'accorder la nationalité française au regard notamment du degré de connaissance, par cette personne, des éléments fondamentaux relatifs, d'abord, aux grands repères de l'histoire de France concernant la construction historique de ce pays permettant d'identifier et situer les principaux événements ou personnages auxquels il est fait référence dans la vie sociale, ensuite, aux principes, symboles et institutions de la République, en ce qui concerne notamment le respect des lois, des libertés fondamentales, de l'égalité, en particulier entre les hommes et les femmes, de la laïcité, ainsi que les principaux éléments de l'organisation politique et administrative de la France au niveau national et territorial, en outre, à l'exercice de la citoyenneté française recouvrant les principaux droits et devoirs attachés à l'acquisition de la nationalité, tels qu'ils sont mentionnés dans la charte des droits et devoirs du citoyen français, enfin, à la place de la France dans l'Europe et dans le monde, c'est à dire les caractéristiques de la France, la situant dans un environnement mondial, et les principes fondamentaux de l'Union européenne. Tous ces éléments figurent, selon les termes du dernier alinéa de ce même article 37, dans un livret du citoyen remis à toute personne ayant déposé une demande et disponible en ligne.

5. La demande de naturalisation présentée par Mme E a été rejetée au motif qu'elle ne justifiait pas de connaissances suffisantes concernant les éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de la France, aux règles de vie en société, s'agissant des principes, symboles et institutions de la République, aux principaux droits et devoirs liés à l'exercice de la citoyenneté et à la place de la France dans l'Europe et dans le monde. Le ministre de l'intérieur a porté cette appréciation en constatant que lors de l'entretien d'assimilation de l'intéressée conduit, dans le cadre de l'instruction de sa demande, par une agente des services de la préfecture du Doubs, Mme E n'a pas su indiquer quelle était la devise de la République, ainsi que son hymne, ni les événements commémorés les 8 mai, 11 novembre et 14 juillet, ni la durée du mandat du Président de la République, ni le nom du maire de la commune dans laquelle elle réside, ni les mers et océans bordant les côtes françaises, ainsi que des fleuves français, ni des artistes français. Le ministre de l'intérieur a également constaté, lors de l'examen de ce compte-rendu d'entretien, que Mme E n'avait pas davantage su expliciter le principe de liberté, ni évoquer le rôle de l'Union européenne et le nombre d'Etats qui la composent, et qu'elle ignorait les droits conférés par la nationalité française.

6. La requérante, qui se prévaut d'une durée de séjour en France d'une vingtaine d'années et de sa qualité d'agente de la fonction publique territoriale au sein d'un collège, ne peut se borner, pour contester le motif opposé par le ministre de l'intérieur, à relever qu'elle n'aurait pas su contenir son anxiété, alors que celle-ci ne l'a pas empêchée, comme elle le fait valoir et comme l'a reconnu le ministre de l'intérieur, de répondre correctement à certaines questions relatives notamment à l'identité de différents présidents de la République française, aux conditions requises pour voter, à certains aspects du rôle du maire et à des devoirs liés à l'acquisition de la citoyenneté française. Une telle argumentation ne permet pas de remettre en cause l'appréciation portée en l'espèce par le ministre de l'intérieur au regard des données précitées, ressortant du compte-rendu de l'entretien d'assimilation de Mme E, lesquelles révèlent que, bien qu'elle vive depuis vingt années en France, qu'elle ait été mise à même de disposer du livret du citoyen et qu'elle ait pu être aidée par un professeur exerçant au sein du collège où elle est affectée dans la préparation de cet entretien, elle ne dispose pas, au regard de l'ampleur des lacunes ressortant du défaut de réponse à de nombreuses questions posées lors de cet entretien, d'une connaissance suffisante de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont les éléments sont précisés par les dispositions évoquées ci-dessus de l'article 37 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Dès lors, le ministre de l'intérieur n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en rejetant la demande de naturalisation présentée par Mme E.

7. Enfin, eu égard au motif qui fonde cette décision et au large pouvoir dont dispose le ministre de l'intérieur pour décider s'il y a lieu d'accorder la naturalisation, la circonstance que des éléments de la situation de la requérante relatifs notamment à sa durée de résidence en France et à son intégration professionnelle lui permettraient de satisfaire à certains critères pour ne pas se voir opposer un refus d'acquérir la nationalité française est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision, opposée par le ministre de l'intérieur le 19 octobre 2018, rejetant la demande de naturalisation présentée par Mme E doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint de lui accorder la nationalité française doivent, en tout état de cause, être rejetées. Il en va de même des conclusions à fin d'injonction de procéder à un nouvel examen de la demande de naturalisation. Doivent enfin être rejetées les conclusions qu'elle présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme G B, épouse E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me Amandine Dravigny.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

Le rapporteur,

D. H

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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