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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2005935

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2005935

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2005935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantRUDLOFF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 23 juin 2020 et 29 janvier 2021, Mme C A Veuve B, représentée par Me Pialat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 février 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté le recours formé contre la décision du préfet du Bas-Rhin en date du 12 août 2019 ajournant à deux ans sa demande de réintégration, ainsi que la décision du préfet.

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au profit de Me Pialat, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 28 février 2020 n'est pas motivée ;

- la décision du 12 août 2019 est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 24 et 24-1 du code civil dès lors qu'elle perçoit des revenus stables et qu'elle souffre d'un handicap l'empêchant de trouver un emploi.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 décembre 2020, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions à fin d'annulation de la décision préfectorale du 12 août 2019 et celles relatives à la décision implicite de rejet née le 28 février 2020 sont irrecevables ;

- les moyens soulevés par Mme A Veuve B ne sont pas fondés.

Mme A Veuve B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 mars 2021, modifiée par une décision du 25 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Benoist a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A Veuve B, ressortissante algérienne, a sollicité l'acquisition de la nationalité française. Par une décision du 12 août 2019, le préfet du Bas-Rhin a ajourné à deux ans cette demande au motif qu'elle ne disposait pas des ressources suffisantes et stables. Mme A Veuve B a formé un recours contre cette décision devant le ministre de l'intérieur et des outre-mer. Le silence gardé par le ministre de l'intérieur sur ce recours a fait naître une décision implicite de rejet à l'expiration du délai de quatre mois prévu à l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Mme C A Veuve B demande au tribunal l'annulation de ces deux décisions.

Sur les fins de non-recevoir :

2. Aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. () ".

3. D'une part, il résulte de ces dispositions que la décision du ministre de l'intérieur et des outre-mer, prise sur recours préalable obligatoire, se substitue à la décision du préfet. Les conclusions tendant à l'annulation de la décision du préfet du Bas-Rhin en date du 12 août 2019, à laquelle s'est substituée la décision du ministre, sont, par suite, irrecevables.

4. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 22 juin 2020, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a expressément rejeté le recours de l'intéressée et a maintenu la décision d'ajournement. Dès lors, il y a lieu de regarder la requête de Mme A Veuve B dirigée contre cette dernière décision qui s'est substituée à la décision implicite dont la requérante sollicitait l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 24 du code civil : " La réintégration dans la nationalité française des personnes qui établissent avoir possédé la qualité de Français résulte d'un décret ou d'une déclaration suivant les distinctions fixées aux articles ci-après. ". Et aux termes de l'article 24-1 du même code : " La réintégration par décret peut être obtenue à tout âge et sans condition de stage. Elle est soumise, pour le surplus, aux conditions et aux règles de la naturalisation. ".

6. En outre, aux termes de l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. () ". L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'intégration de l'intéressé dans la société française, son insertion sociale et professionnelle et le fait qu'il dispose de ressources lui permettant de subvenir durablement à ses besoins en France. Pour ajourner ou rejeter une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, l'autorité administrative ne peut se fonder ni sur l'existence d'une maladie ou d'un handicap ni, par suite, sur l'insuffisance des ressources de l'intéressé lorsqu'elle résulte directement d'une maladie ou d'un handicap.

7. Mme A Veuve B s'est vue reconnaître par une décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées, un taux d'incapacité permanente compris entre 50 % et 79 % et une restriction substantielle et durable pour l'accès à l'emploi, à compter du 1er mars 2019 jusqu'au 28 février 2022. Il lui a été accordé, en conséquence, le bénéfice de l'allocation aux adultes handicapés, alors qu'elle perçoit également une pension d'invalidité en raison d'un accident du travail survenu le 6 juin 2017, ainsi qu'une allocation en qualité d'aidante familiale de son fils, souffrant lui aussi d'un handicap. En rejetant la demande de réintégration dans la nationalité française de Mme A Veuve B au motif qu'elle ne justifiait pas d'une insertion professionnelle lui permettant de disposer de ressources suffisantes et stables, alors que l'absence d'intégration professionnelle et l'insuffisance des ressources de l'intéressée résultent directement de son handicap, ainsi que de celui de son fils dont elle s'occupe, le ministre a entaché sa décision d'une erreur de droit.

8. Il résulte de tout de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A Veuve B est fondée à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique seulement qu'il soit procédé à un nouvel examen de la demande de naturalisation de Mme A Veuve B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme A Veuve B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pialat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur en date du 22 juin 2020 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Pialat une somme de 1 000 euros (mille euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A Veuve B, à Me Pialat et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thierry, conseillère,

Mme Benoist, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

La rapporteure,

L-L. BENOISTLa présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

C. MICHAULT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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