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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2006638

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2006638

mercredi 15 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2006638
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantVARAUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 juillet 2020 et 18 mai 2021, M. C B, représenté par Me Varaut, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite du 5 mars 2020 et la décision explicite du 30 juin 2020 par lesquelles le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique contre la décision du préfet de police de Paris du 23 septembre 2019 rejetant sa demande d'acquisition de la nationalité française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer sa demande d'acquisition de la nationalité française dans le délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; le défaut de loyalisme invoqué n'est pas établi ; l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (IDC) dont il est salarié a une existence parfaitement légale et son activité témoigne d'une reconnaissance tant par les institutions françaises qu'internationales ; cette association de la loi de 1901, ne percevait aucun financement de l'Etat russe ni n'avait aucun lien officiel ou organisationnel avec celui-ci ; les notes de la direction générale de la sécurité intérieure évoquées par le ministre sont postérieures à la décision attaquée et la note blanche produite à l'instance n'est pas probante ; il n'a jamais été approché ni n'a eu à connaître des membres des services de renseignement russes ; il n'a jamais eu à subir la moindre directive quant aux colloques qu'il organisait et la façon dont les sujets abordés étaient traités par les intervenants ; il enseigne en France depuis 1991, a fait le choix de vivre en France depuis 2008 avec son épouse et ses enfants qui y sont scolarisés ; il ne travaille plus pour l'IDC depuis septembre 2018.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant britannique, né le 6 septembre 1963, a sollicité l'acquisition de la nationalité française auprès du préfet de police de Paris qui, par une décision du 23 septembre 2019, a rejeté cette demande. Par un courrier du 28 octobre 2019, l'intéressée a exercé un recours hiérarchique contre cette décision. Une décision implicite de rejet puis une décision explicite de rejet du 30 juin 2020 ont été opposées par le ministre de l'intérieur.

M. B demande au tribunal l'annulation ces décisions ministérielles.

En ce qui concerne la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis :

2. Aux termes de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations, à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours () constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. / Le silence gardé par le ministre chargé des naturalisations sur ce recours pendant plus de quatre mois vaut décision de rejet du recours ". Il résulte de ces dispositions que les décisions par lesquelles le ministre en charge des naturalisations statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles prises par le préfet.

3. Par application de ces dispositions, la décision du ministre de l'intérieur du

30 juin s'est substituée à la décision du préfet de police de Paris du 23 septembre 2019 et à la décision implicite née du silence gardé pendant plus de quatre mois par le ministre de l'intérieur sur le recours hiérarchique. Il en résulte que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision ministérielle du 30 juin 2020.

4. Il en résulte d'une part que les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite du ministre de l'intérieur sont irrecevables et doivent être rejetées et d'autre part que les moyens dirigés contre cette décision sont inopérants.

En ce qui concerne la décision du ministre de l'intérieur du 30 juin 2020 :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du

30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement tenir compte de toute information défavorable tenant au comportement du postulant, ainsi que les renseignements de tous ordres recueillis sur son loyalisme.

6. Pour rejeter la demande d'acquisition de la nationalité française présentée par

M. B, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le motif tiré de ce qu'il était défavorablement connu des services spécialisés de sécurité en raison de ses activités récentes au sein de l'Institut de la Démocratie et de la coopération (IDC), qui est considéré comme un outil d'influence de la Russie en France, et que, par conséquent, eu égard à l'environnement dans lequel il évoluait, son loyalisme envers la France n'était pas garanti.

7. En l'espèce, il ressort d'une note blanche établie le 6 avril 2021 par la direction générale de la sécurité intérieure, postérieure à la décision attaquée mais soumise au débat contradictoire de l'instance et synthétisant des éléments figurant dans une note du 24 juin 2020, que le requérant a travaillé durant dix ans en tant que directeur d'études pour l'Institut de la démocratie et de la coopération (IDC), considéré comme un outil d'influence de la Russie en France. Bien que créé en France sous la forme d'une ONG indépendante en décembre 2007, il ressort de ce document que l'IDC est très étroitement lié à l'état et aux services de renseignement russes. Cette note précise que les officiers des services de renseignement russes en France ont des contacts réguliers avec ce groupe de réflexion, qui défend systématiquement les positions du Kremlin en politique internationale, et se rendent aux manifestations et conférences qu'il organise. Le profil des cadres de l'IDC et celui des intervenants et des invités lors des événements qu'il organise en font un des instruments de la mise en œuvre de " mesures actives " russes en direction des cercles d'opinion français. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a exercé des responsabilités au sein de l'IDC pendant près de 10 ans et a, selon cette note, participé de manière consciente à ces opérations d'influence étrangère. Si M. B fait valoir son statut d'enseignant, le pluralisme des invités et des participants aux rencontres organisées par l'IDC, et soutient qu'il n'a jamais eu à subir de pressions dans l'exercice de ses fonctions et n'a jamais été en contact avec des officiers de renseignement russes, ces circonstances ne sont pas de nature à démontrer que cette organisation ne constituerait pas un outil d'influence de l'Etat russe et il est constant qu'il y a exercé un poste à responsabilités pendant dix années. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur a pu, sans entacher sa décision d'erreur manifeste d'appréciation, rejeter la demande de l'intéressé au motif de l'absence de garantie quant à son loyalisme à l'égard de la France.

8. Les autres circonstances invoquées par le requérant, tirées notamment de son intérêt pour la France, de ce qu'il y a établi sa vie familiale et de ce qu'il ne travaille plus pour l'IDC, sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée eu égard au motif qui la fonde.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B ne peut qu'être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Loirat, présidente,

M. Gauthier, premier conseiller,

M. Marowski, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2023.

Le rapporteur,

Y. A

La présidente,

C. LOIRAT

La greffière,

P. LABOUREL

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2006638

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