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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2007820

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2007820

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2007820
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSADEK

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête et un mémoire enregistrés les 6 août 2020 et 18 juillet 2022 sous le numéro 2007820, M. G A, représenté par Me Sadek, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 février 2020 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, ainsi que la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique préalable formé le 2 mars 2020 contre la décision préfectorale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de prendre un décret de naturalisation et de délivrer à l'intéressé une carte nationale d'identité française et ce, sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, dont distraction à son conseil.

Il soutient que :

- la signataire de la décision préfectorale ne justifie pas de sa compétence ;

- la décision préfectorale est insuffisamment motivée ;

- le compte-rendu d'entretien n'est pas annexé à la décision préfectorale, en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- la décision préfectorale est entachée d'une erreur de droit et de fait dès lors qu'elle n'a pas pris en compte sa situation ;

- le motif d'ajournement invoqué n'est qu'un prétexte pour refuser sa naturalisation ; son parcours migratoire est exemplaire ; ses déclarations auprès de l'administration fiscale sont conformes à sa situation ; il a fixé le centre de ses intérêts personnels et professionnels en France.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 18 mars 2021 et le 27 octobre 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- par une décision du 24 septembre 2020, il a rejeté le recours hiérarchique formé par M. A et a substitué à la décision préfectorale d'ajournement une décision de rejet de la demande de naturalisation ;

- les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision préfectorale, à laquelle s'est substituée sa décision, sont irrecevables ;

- les moyens de la requête sont infondés.

II - Par une requête et des mémoires enregistrés les 15 décembre 2020, 20 octobre 2021 et 18 juillet 2022, sous le numéro 2013068, M. G A, représenté par Me Sadek, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 septembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique préalable formé contre la décision du préfet de la Haute-Garonne du 18 février 2020 décidant d'ajourner sa demande de naturalisation et a substitué à cette décision d'ajournement une décision de rejet ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de prendre un décret de naturalisation et de délivrer à l'intéressé une carte nationale d'identité française et ce, sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, dont distraction à son conseil.

Il soutient que :

- la signataire de la décision attaquée ne justifie pas de sa compétence ; il n'est pas établi que le ministre de l'intérieur était absent ou empêché ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- le compte-rendu d'entretien n'est pas annexé à la décision préfectorale, en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et de fait dès lors qu'elle n'a pas pris en compte sa situation ;

- le motif d'ajournement invoqué n'est qu'un prétexte pour refuser sa naturalisation ; son parcours migratoire est exemplaire ; ses déclarations auprès de l'administration fiscale sont conformes à sa situation ; il a fixé le centre de ses intérêts personnels et professionnels en France.

Par des mémoires en défense enregistrés le 18 mars 2021 et le 27 octobre 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- par une décision du 24 septembre 2020, il a rejeté le recours hiérarchique formé par M. A et a substitué à la décision préfectorale d'ajournement une décision de rejet de la demande de naturalisation ;

- les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision préfectorale, à laquelle s'est substituée sa décision, sont irrecevables ;

- les moyens de la requête sont infondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code civil ;

- l'ordonnance n°2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre, M. A, ressortissant camerounais, demande au tribunal d'annuler la décision du 18 février 2020 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique préalable formé le 2 mars 2020 contre la décision préfectorale ainsi que la décision du 24 septembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a substitué à la décision préfectorale d'ajournement une décision de rejet de la demande de naturalisation.

2. En premier lieu, en application des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, les décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont déférées. Ainsi, la décision du 24 septembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur, saisi d'un recours hiérarchique contre la décision du préfet de la Haute-Garonne du 18 février 2020, a substitué à la décision préfectorale d'ajournement une décision de rejet de la demande de naturalisation. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation de la décision préfectorale doivent être rejetées comme irrecevables, et que les moyens dirigés contre cette décision sont inopérants et doivent être écartés.

3. En deuxième lieu, il ressort de la date d'introduction du recours hiérarchique préalable de M. A d'une part et de la suspension des délais d'intervention d'une décision implicite issue de l'article 1 de l'ordonnance n°2020-306 du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période d'autre part, qu'aucune décision implicite n'a pu naître avant le 24 septembre 2020, date de la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté le recours formé par M. A à l'encontre de la décision initiale de l'autorité préfectorale et a substitué à cette décision d'ajournement une décision de rejet. Par suite, les conclusions des présentes requêtes doivent être regardées comme étant exclusivement dirigées contre la décision ministérielle du 24 septembre 2020.

4. En troisième lieu, conformément aux dispositions de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, le directeur de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité dispose de la délégation pour signer, au nom du ministre chargé des naturalisations, l'ensemble des actes relatifs aux affaires des services placés sous son autorité, à l'exception des décrets. Par un décret du 28 septembre 2016, publié au Journal officiel de la République française du 29 septembre 2016, Mme E a été nommée directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité. Par une décision du 12 septembre 2019, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française, Mme E a accordé à M. D, chef du bureau des affaires juridiques, du précontentieux et du contentieux et signataire de la décision attaquée, une délégation de signature à cet effet. Le moyen tiré de l'incompétence de ce signataire manque ainsi en fait.

5. En quatrième lieu, la décision ministérielle du 24 septembre 2020 expose les considérations de droit et de fait qui la fondent, permettant à M. F les comprendre, le ministre de l'intérieur n'étant pas tenu de faire état de l'ensemble des éléments de fait qui caractérisent la situation du postulant. Dès lors, le moyen tiré de son insuffisante motivation manque en fait et doit être écarté.

6. En cinquième lieu, aucune disposition légale ou réglementaire ni aucun principe n'imposait à l'administration de joindre le compte rendu de l'entretien de M. A en préfecture, réalisé sur le fondement de l'article 41 du décret susvisé du 30 décembre 1993, à la notification de sa décision au requérant.

7. En sixième lieu, pour rejeter la demande de naturalisation présentée par M. A, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que le comportement fiscal de l'intéressé était sujet à critique et que celui-ci n'avait pas établi le centre de ses intérêts en France.

8. S'agissant du premier motif d'ajournement, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". D'autre part, aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.

9. Il est constant que M. A a déclaré auprès de l'administration fiscale, pour l'année 2019, avoir à sa charge le fils mineur de sa concubine, celle-ci effectuant la même déclaration, en méconnaissance du principe fiscal selon lequel, dans le cas où l'entretien des enfants est assuré conjointement par les concubins, ceux-ci sont tenus d'établir des déclarations distinctes faisant ressortir soit un partage des charges familiales, soit le rattachement desdites charges à une seule déclaration. Si le requérant fait valoir l'absence de volonté de fraude et l'absence d'avantages tirés de cette déclaration, et qu'il a spontanément procédé à la correction de cette erreur dès qu'elle a été portée à sa connaissance par les services préfectoraux, bien qu'il doute qu'il s'agisse réellement d'une erreur, ces circonstances demeurent sans incidence sur la matérialité des faits constatés, lesquels sont récents et ne sont pas dépourvus de gravité. Dans ces conditions, le ministre, a pu, sans commettre d'erreur de fait, de droit ou d'erreur manifeste d'appréciation, faire usage de son large pouvoir d'appréciation de l'opportunité d'accorder ou non la nationalité à l'étranger qui la sollicite, pour rejeter la demande présentée par M. A.

10. S'agissant du second motif d'ajournement de la demande de naturalisation de M. A, aux termes de l'article 21-16 du code civil : " Nul ne peut être naturalisé s'il n'a en France sa résidence au moment de la signature du décret de naturalisation ". Ces dispositions imposent à tout candidat à l'acquisition de la nationalité française de résider en France et d'y avoir fixé durablement le centre de ses intérêts familiaux et matériels à la date à laquelle il est statué sur sa demande. Pour apprécier si cette dernière condition est remplie, l'administration peut notamment se fonder, sous le contrôle du juge, sur la durée de la présence du demandeur sur le territoire français, sur sa situation familiale, ainsi que sur le caractère suffisant et durable des ressources qui lui permettent de demeurer en France. Le ministre auquel il appartient de porter une appréciation sur l'opportunité d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite peut légalement, dans le cadre de cet examen d'opportunité, tenir compte de toutes les circonstances de l'affaire, y compris de celles qui ont été examinées pour statuer sur la recevabilité de la demande.

11. Il est constant que la fille mineure de M. A réside au Cameroun, et que le requérant entretient avec cette enfant des relations, en contribuant à son entretien et en lui rendant visite, sans que M. A ait entamé des démarches aux fins de regroupement familial. Si le requérant fait valoir son concubinage avec une ressortissante française, mère d'un enfant dont il s'occupe, il ressort des pièces du dossier que ce concubinage est récent et que durant celui-ci, M. A a eu d'une autre relation une enfant résidant en Grèce. La circonstance que M. A et sa concubine ont eu un enfant depuis l'édiction de la décision attaquée est postérieure à celle-ci et sans incidence sur sa légalité. Dans ces conditions, M. A ne peut être regardé comme ayant fixé en France le centre de ses intérêts familiaux. Il suit de là qu'en rejetant la demande de naturalisation de l'intéressé pour ce second motif, le ministre n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de M. A doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°s 2007820 et 2013068 de M. A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. G A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. B de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Milin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

La rapporteure,

C. C

Le président,

A. B DE BALEINE La greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne

au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis

en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°s 2007820 et 2013068

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