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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2007842

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2007842

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2007842
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantTREBESSES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 7 et le 21 aout 2020, Mme A C, représentée par Me Jean Trebesses, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision préfectorale ajournant à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision est entachée d'un vice de procédure et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est dirigée contre une décision qui n'était pas née lors de l'introduction de la requête ;

- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Des pièces complémentaires, enregistrées le 2 février 2024, suite à une demande du tribunal du 25 janvier 2024, ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 22 mai 2024 à 9 heures 45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante congolaise, née le 3 septembre 1986, a sollicité l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 19 décembre 2019, le préfet de la Gironde a ajourné à deux ans sa demande. L'intéressée a, pour contester cette décision et comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi d'un recours administratif préalable obligatoire le ministre de l'intérieur. Estimant que le silence gardé par le ministre avait fait naître une décision implicite de rejet, elle demande, par la présente requête, l'annulation de cette décision.

Sur l'objet du litige :

2. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, vise à laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Pour autant, dès lors que le recours administratif obligatoire a été adressé à l'administration préalablement au dépôt de la demande contentieuse, la circonstance que cette dernière demande ait été présentée de façon prématurée, avant que l'autorité administrative n'ait statué sur le recours administratif, ne permet pas au juge administratif de la rejeter comme irrecevable si, à la date à laquelle il statue, est intervenue une décision, expresse ou implicite, se prononçant sur le recours administratif.

3. Il ressort des pièces du dossier que, comme il a été dit, Mme C a formé contre la décision du préfet de la Gironde ajournant sa demande de naturalisation un recours qui a été reçu par le ministre de l'intérieur le 28 février 2020. Par une décision explicite du 16 septembre 2020, le ministre a rejeté ce recours et maintenu l'ajournement à deux ans de la demande de naturalisation de l'intéressée. A cette date, aucune décision implicite de rejet du recours n'était née, l'article 7 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période ayant prévu que : " () les délais à l'issue desquels une décision, un accord ou un avis de l'un des organismes ou personnes mentionnés à l'article 6 peut ou doit intervenir ou est acquis implicitement et qui n'ont pas expiré avant le 12 mars 2020 sont, à cette date, suspendus jusqu'à la fin de la période mentionnée au I de l'article 1er. / Le point de départ des délais de même nature qui auraient dû commencer à courir pendant la période mentionnée au I de l'article 1er est reporté jusqu'à l'achèvement de celle-ci. / () ". En application de ces dispositions, le délai au cours duquel une décision implicite de rejet était susceptible de naitre a été prorogé au-delà du 16 septembre 2020, date à laquelle le ministre a expressément statué sur le recours de la requérante. Les conclusions de la requérante dirigées contre la décision implicite de rejet doivent donc être redirigées contre cette décision expresse.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le postulant en se fondant, le cas échéant, sur des faits qui n'ont pas donné lieu à une condamnation pénale devenue définitive, dès lors que ces faits sont établis.

5. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation présentée par Mme C, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée a fait l'objet d'une procédure judiciaire pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance le 8 juillet 2014 à Cenon, qui a donné lieu à une régularisation sur demande du parquet du tribunal de grande instance de Bordeaux le 27 octobre 2014.

6. Aux termes de l'article 17-1 de la loi du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité : " Il est procédé à la consultation prévue à l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure pour l'instruction des demandes d'acquisition de la nationalité française () ". Aux termes de l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure : " Un décret en Conseil d'Etat fixe la liste des enquêtes administratives () qui donnent lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale () ". Aux termes de l'article 230-6 du code de procédure pénale : " Afin de faciliter la constatation des infractions à la loi pénale, le rassemblement des preuves de ces infractions et la recherche de leurs auteurs, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale peuvent mettre en œuvre des traitements automatisés de données à caractère personnel recueillies : / 1° Au cours des enquêtes préliminaires ou de flagrance ou des investigations exécutées sur commission rogatoire et concernant tout crime ou délit ainsi que les contraventions de la cinquième classe sanctionnant : / a) Un trouble à la sécurité ou à la tranquillité publiques ; / b) Une atteinte aux personnes, aux biens ou à l'autorité de l'Etat ; / 2° Au cours des procédures de recherche des causes de la mort () ou de recherche des causes d'une disparition () ".

7. En vertu de l'article 230-8 du code de procédure pénale : " Le traitement des données à caractère personnel est opéré sous le contrôle du procureur de la République territorialement compétent, qui, d'office ou à la demande de la personne concernée, ordonne qu'elles soient effacées, complétées ou rectifiées, notamment en cas de requalification judiciaire, ou qu'elles fassent l'objet d'une mention. () En cas de décision de non-lieu ou de classement sans suite, les données personnelles concernant les personnes mises en cause font l'objet d'une mention, sauf si le procureur de la République ordonne l'effacement des données personnelles. Lorsque les données personnelles relatives à la personne concernée font l'objet d'une mention, elles ne peuvent faire l'objet d'une consultation dans le cadre des enquêtes administratives prévues aux articles L. 114-1 et L. 234-1 à L. 234-3 du code de la sécurité intérieure et à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité. () ". Aux termes de l'article R. 40-29 du même code : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, () les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : 1° Les personnels de la police et de la gendarmerie habilités selon les modalités prévues au 1° et au 2° du I de l'article R. 40-28 ; () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorable sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code ".

8. Il résulte des dispositions du code de procédure pénale précitées que, dans le cadre d'une enquête administrative menée pour l'instruction d'une demande d'acquisition de la nationalité française, les données à caractère personnel concernant une personne mise en cause qui figurent le cas échéant dans le traitement des antécédents judiciaires ne peuvent être consultées lorsqu'elles ont fait l'objet d'une mention, notamment à la suite d'une décision de non-lieu ou de classement sans suite. Aucun texte ne permet de déroger à cette interdiction. Lorsque les données à caractère personnel ne sont pas assorties d'une telle mention les personnels mentionnés au point 7 peuvent les consulter.

9. L'autorité compétente ne peut légalement fonder le rejet ou l'ajournement de la demande de naturalisation sur des informations qui seraient uniquement issues d'une consultation des données personnelles figurant dans le traitement des antécédents judiciaires à laquelle elle aurait procédé en méconnaissance de l'interdiction mentionnée au point 8.

10. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du rapport d'enquête, que l'administration a eu connaissance des faits reprochés à Mme C grâce à la consultation du fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ) réalisée par les services de police saisis en ce sens par le préfet de la Gironde. De même, il est constant que la procédure judiciaire engagée à l'encontre de la requérante à raison des faits mentionnés au point 5 a fait l'objet d'un classement sans suite, après régularisation sur demande du parquet, le 27 octobre 2014. Toutefois, selon la fiche de Mme C extraite du fichier TAJ, produite par le ministre de l'intérieur, la consultation de cette fiche par les services de police, dans le cadre de l'instruction de la demande de naturalisation de l'intéressé, a eu lieu le 16 septembre 2019. A cette date, aucune mention du classement sans suite ne figurait sur la fiche de sorte que rien n'interdisait aux services administratifs de la consulter et de retenir les faits qui y étaient inscrits pour motiver une décision d'ajournement de la demande de naturalisation. Par suite, le moyen tiré par Mme C de ce que le ministre de l'intérieur ne pouvait, dans la décision attaquée du 16 septembre 2020, lui opposer les faits dont il s'agit sans méconnaître les dispositions de l'article L. 230-8 du code de procédure pénale doit être écarté.

11. En second lieu, il est constant que Mme C a fait l'objet d'une procédure pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance en 2014. Si ces faits ont été commis le 8 juillet 2014, plus de six ans avant la date de la décision attaquée et s'ils ont donné lieu à un classement sans suite après régularisation à la demande du parquet, l'intéressée n'en conteste pas, en tout état de cause, la matérialité. Par suite, compte-tenu du large pouvoir d'appréciation dont le ministre de l'intérieur dispose lorsqu'il statue sur l'intérêt d'accorder la naturalisation, il n'a pas, en se fondant sur ces faits, non dénués de gravité et non exagérément anciens, pour ajourner pendant une durée de deux années la demande de Mme C, commis une erreur manifeste d'appréciation. La circonstance que la requérante, qui vit en France depuis son adolescence, y est bien intégrée et y inscrit son avenir aux côtés de ses trois enfants, est de bonnes vie et mœurs au sens de l'article 21-23 du code civil et n'a pas fait l'objet des condamnations visées à l'article 21-27 du même code est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, celle-ci n'étant pas fondée sur ces articles mais sur l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 visé ci-dessus.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 16 septembre 2020 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent aussi être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. Xavier Catroux, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.

La rapporteure,

J-K. B

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

1

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