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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2008508

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2008508

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2008508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantBOURGEOIS

Texte intégral

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hannoyer, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant malien né en 1970, entré en France en 2001, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 17 août 2011. Le 30 décembre 2013, ses trois enfants demeurés au Mali, M. E B, M. A B et M. D B, ressortissants maliens respectivement nés en 1994, en 1997 et en 2001, ont déposé des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Bamako (Mali). Par une décision explicite du 3 mars 2014, notifiée le 6 août 2014, ces autorités ont refusé de leur délivrer les visas sollicités et par une décision du 19 novembre 2014, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Par une ordonnance rendue le 17 mars 2016 sous le numéro 1601733, le juge des référés du tribunal a ordonné la suspension de l'exécution de ladite décision implicite de la commission et enjoint au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de la demande de visa présentée pour M. E B, M. A B et M. D B. Par une décision du 29 mars 2016, le ministre de l'intérieur a rejeté la demande de visa présentée par les intéressés. Par un arrêt rendu le 13 juillet 2018 sous le numéro 17NT03405, la cour administrative d'appel de Nantes a annulé ladite décision du 29 mars 2016 et a enjoint au ministre de délivrer les visas sollicités, lesquels avaient déjà été délivrés le 1er mars 2018. Les requérants ont adressé, par courrier 30 mars 2020 parvenu le 15 avril 2020 auprès de l'administration, une demande préalable indemnitaire au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui a implicitement refusé de faire droit à leurs prétentions le 15 juin 2020. Ils demandent au tribunal, au terme du dispositif de leur requête, la condamnation de l'Etat à leur verser la somme totale de 25 902,60 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'Etat :

2. Toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité et de donner lieu à indemnisation, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain et que soit établi un lien de causalité entre ce dernier et ladite faute.

3. Il résulte de l'instruction, tel que cela est au demeurant reconnu par le ministre de l'intérieur en défense, que l'illégalité des décisions de refus de délivrance des visas sollicités par M. E B, M. A B et M. D B est établie, tel que cela a été jugé par l'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 13 juillet 2018 mentionné au point 1, par lequel la cour a annulé la décision du ministre du 29 mars 2016 au motif qu'elle était entachée d'une erreur de droit. Cette illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne la période d'indemnisation :

4. La responsabilité de l'Etat à l'égard des requérants court à compter du 6 août 2014, date du début de la période d'indemnisation sollicitée par les requérants, laquelle est postérieure à la date du 3 mars 2014 à laquelle les autorités consulaires françaises à Bamako ont refusé de délivrer les visas sollicités, et ce jusqu'au 1er mars 2018, date à laquelle les visas ont été délivrés aux requérants.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

5. En premier lieu, les requérants demandent l'indemnisation des frais exposés par M. C B, d'une part, pour l'envoi de mandats à sa famille, à hauteur de 102,60 euros, et d'autre part, pour se rendre au Sénégal en avion du 27 mai au 17 juin 2014 afin de voir ses enfants, l'intéressé étant dans l'impossibilité de les retrouver au Mali compte tenu de son statut de réfugié, à hauteur de 800 euros. Toutefois, les frais ainsi invoqués, sur la période du 3 mars 2014 au 1er mars 2018, ne sont pas établis, aucune facture n'étant produite quant aux billets d'avion emprunté. D'une part, les frais de mandat, à hauteur de 102,60 euros, concernent comme le relève le ministre en défense, des mandats au bénéfice de deux tierces personnes pour lesquels M. C B se borne à alléguer, sans produire aucun élément au soutien de cette allégation, qu'il s'agit de tierces personnes de confiance désignées par lui et qui ont dû prendre en charge les demandeurs de visas. D'autre part, M. C B n'établit pas qu'il aurait personnellement exposé des frais pour se rendre au Sénégal en 2014, malgré la production de sa carte d'embarquement d'un vol de retour du 17 juin 2024, frais pour lesquels il n'apporte au demeurant aucun chiffrage précis, se bornant à estimer à 800 euros le coût moyen d'un aller-retour en avion depuis Paris à destination du Dakar, sans nullement étayer ladite estimation. Le préjudice matériel invoqué n'est dès lors pas établi.

6. En second lieu, les requérants demandent l'indemnisation de leur préjudice moral et de leurs troubles dans les conditions d'existence, qu'ils évaluent à un montant total de 10 000 euros. L'illégalité des décisions de refus de visa a eu pour effet de prolonger pendant une période d'environ trois ans et demi la séparation de la famille. Eu égard à la durée de la séparation qui leur a été imposée, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence des intéressés en allouant à ce titre la somme globale de 10 000 euros.

7. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser aux requérants au titre de l'ensemble de leurs préjudices, une somme globale de 10 000 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

8. Les requérants ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme qui leur est allouée par la présente décision à compter du 15 avril 2020, date à laquelle leur réclamation préalable a été réceptionnée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

9. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête enregistrée le 21 août 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 15 avril 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

10. M. C B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que l'intéressé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Bourgeois, au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. C B, M. E B, M. A B et M. D B la somme globale de 10 000 euros (dix mille euros). Cette somme produira intérêt au taux légal à compter du 15 avril 2020. Les intérêts échus à la date du 15 avril 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à Me Bourgeois la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Bourgeois renonce à la part contributive de l'Etat dans le cadre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, M. E B, M. A B et M. D B, au ministre de l'intérieur et à Me Bourgeois.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

Le rapporteur,

R. HANNOYER

La présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

Le greffier,

P. VOSSELER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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