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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2009890

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2009890

mercredi 10 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2009890
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantLEONARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 octobre 2020, Mme A C, représentée par Me Anne Léonard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet, par le ministre de l'intérieur, de sa demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de prendre une nouvelle décision à l'issue d'un nouvel examen de sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe, soit 1 800 euros toutes taxes comprises, à verser à son avocate en application des articles 37 de loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision prise par le préfet des Bouches-du-Rhône le 3 janvier 2019 a été signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision d'ajournement à deux ans, motivée uniquement par l'incomplétude de son insertion professionnelle, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 mars 2021, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme C.

Il soutient que :

- il a expressément ajourné à deux ans la demande de naturalisation le 3 juillet 2019 ;

- les conclusions à fin d'annulation de sa décision implicite de rejet ne sont pas recevables dès lors que sa décision du 3 juillet 2019 s'y est substituée ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

- les circonstances, extérieures au motif de la décision attaquée, invoquées par la requérante sont sans incidence sur la légalité de cette décision ;

- à titre subsidiaire, s'agissant des conclusions à fin d'injonction, le délai à l'issue duquel devra intervenir la nouvelle décision en cas d'annulation de celle en litige devra être fixé à au moins six mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme C par une décision du 10 septembre 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 13 décembre 2023 à 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C est une ressortissante arménienne qui est né le 13 mars 1967. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture des Bouches-du-Rhône, département dans lequel elle est domiciliée, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 3 janvier 2019, l'autorité préfectorale a ajourné cette demande en lui imposant un délai de deux années avant de pouvoir en déposer une nouvelle. Mme C a, pour contester cette décision, comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours qui a été reçu le 21 février 2019. Une décision implicite de rejet de ce recours, dont Mme C demande au tribunal l'annulation, est née le 21 juin 2019.

Sur l'objet des conclusions à fin d'annulation :

2. Si le silence gardé par une autorité administrative sur un recours obligatoire fait naître une décision implicite de rejet de ce recours, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à cette décision implicite. Si les conclusions à fin d'annulation de cette dernière décision sont dès lors irrecevables, il appartient cependant au juge de considérer qu'il se trouve en réalité saisi de conclusions tendant à l'annulation de la décision expresse de rejet.

3. Le 3 juillet 2019, soit postérieurement à l'expiration du délai d'instruction de quatre mois du recours formé devant le ministre de l'intérieur contre la décision du préfet des Bouches-du-Rhône du 3 janvier 2019, délai à l'issue duquel est née une décision implicite de rejet du recours, est intervenue une décision expresse de rejet de ce recours. Il y a lieu, par suite, de rejeter comme irrecevables les conclusions dirigées contre cette décision implicite de rejet, mais de regarder ces conclusions comme tendant en réalité à l'annulation de la décision expresse du 3 juillet 2019 ajournant à deux années à compter du 3 janvier 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme C.

Au fond :

4. En premier lieu, le recours formé devant le ministre de l'intérieur à l'encontre de la décision de l'autorité préfectorale statuant sur une demande de naturalisation constitue une formalité qui doit être obligatoirement accomplie avant la saisine éventuelle du juge. Cette formalité a pour objet de permettre au ministre de l'intérieur d'arrêter définitivement la position de l'administration sur cette demande. Par suite, la décision prise par cette autorité le 3 juillet 2019 s'est substituée à celle du préfet des Bouches-du-Rhône du 3 janvier 2019. S'il est soutenu que cette dernière décision est signée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin et n'est pas suffisamment motivée, de tels vices sont propres à cette décision et ont nécessairement disparu avec elle. Par suite, ces moyens ne peuvent être utilement invoqués et doivent dès lors être écartés.

5. En second lieu, pour ajourner à deux années à compter du 3 janvier 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme C, le ministre de l'intérieur a relevé que son parcours professionnel, apprécié dans sa globalité depuis son entrée en France, ne permettait pas de considérer qu'elle avait réalisé pleinement son insertion professionnelle puisqu'elle ne disposait pas de ressources suffisantes et stables.

6. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai. (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande. ".

7. L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'insertion sociale et professionnelle de l'intéressée.

8. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, à laquelle s'apprécie sa légalité, l'intéressée exerçait deux activités professionnelles dans le cadre de l'exécution de deux contrats à durée indéterminée. En vertu du premier contrat, exécuté depuis le 22 mai 2014, elle occupe un emploi d'assistante de vie qui ne lui procure cependant qu'un revenu mensuel de 281,30 euros dès lors qu'elle n'exerce cette activité que 35 heures par mois. Par le second contrat, qui produit des effets depuis le 18 mai 2015, Mme C a été recrutée en qualité d'employée polyvalente de maison, mais cette activité, qui est exercée à temps partiel, ne génère qu'un revenu d'un montant variant, selon les mois, de 380 à 600 euros. Si le montant cumulé de ces deux salaires s'évalue sur certains mois à 900 euros, un tel montant, alors que l'intéressée vit seule en compagnie de ses deux enfants mineures, nées en 2005 et 2007, ne peut être regardé comme présentant un caractère suffisant de sorte qu'en ajournant à deux années sa demande de naturalisation, le ministre de l'intérieur n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Enfin, eu égard au motif qui fonde cette décision et au large pouvoir dont dispose le ministre de l'intérieur pour déterminer s'il y a lieu d'accorder la naturalisation, la circonstance que des éléments de la situation de Mme C lui permettraient de satisfaire à certaines des conditions pour ne pas se voir opposer un refus d'acquérir la nationalité française est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision, opposée par le ministre de l'intérieur le 3 juillet 2019, ajournant à deux ans à compter du 3 janvier 2019 la demande de naturalisation présentée par Mme C doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être également rejetées. Doivent de même être rejetées les conclusions qu'elle présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me Anne Léonard.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 janvier 2024.

Le rapporteur,

D. B

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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