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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2010085

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2010085

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2010085
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantLEBON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 octobre 2020 et le 30 novembre 2020, Mme C B épouse A, représentée par Me Lebon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 9 novembre 2019 par laquelle le préfet de l'Essonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) de lui accorder la nationalité française ou à défaut d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation et de lui accorder la nationalité française.

Mme B épouse A soutient que :

- la décision préfectorale est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision préfectorale est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle était effectivement redevable, avec son époux, d'une somme de 1001,52 euros envers leur bailleur au 20 septembre 2019, toutefois un plan d'apurement sur environ dix mois a été mis en place dès le mois de novembre 2019 et ils se sont entièrement acquittés de cette dette en janvier 2020 avec l'aide de leurs deux premiers enfants ; en outre, cette dette locative était exceptionnelle car survenue dans un contexte de déménagement suite à un changement d'emploi de son époux, et à leur impossibilité de faire face au prélèvement en une seule fois, en août 2018, des loyers de juillet et août pour leur nouveau logement, et en même temps aux loyers de juillet et août pour leur ancien logement ; ils ont toujours souhaité, avec son époux, honorer leurs obligations notamment financières, ils ont simplement traversé une période complexe financièrement et se sont acquittés de leur dette dès le mois de janvier 2020 ;

- la décision préfectorale méconnait les circulaires du 12 mai 2000 et du 12 octobre 2012 ;

- la décision préfectorale méconnaît les articles 6 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle remplit toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation ;

- elle était présente à son poste de travail en qualité d'agent d'entretien au sein du centre hospitalier sud francilien durant la période de confinement ; tous les membres de sa famille ont la nationalité française, dont son fils qui a obtenu la naturalisation par décision du 19 octobre 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions dirigées contre la décision préfectorale sont irrecevables dès lors que sa décision du 24 juillet 2020 s'y est substituée ;

- aucun des moyens soulevés par Mme B épouse A n'est fondé, ou opérant.

Par ordonnance du 15 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 18 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hannoyer, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse A, ressortissante guinéenne née le 2 novembre 1974, demande au tribunal d'annuler la décision du 9 novembre 2019 par laquelle le préfet de l'Essonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation.

Sur l'étendue du litige :

2. En application des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, les décisions par lesquelles le ministre statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont déférées et dont les conclusions à fin d'annulation deviennent dès lors irrecevables. Ainsi les conclusions dirigées contre la décision préfectorale du 9 novembre 2019 sont irrecevables, la requête doit être regardée comme exclusivement dirigée contre la décision ministérielle du 24 juillet 2020 qui s'y est substituée, et les moyens dirigés contre la décision préfectorale sont inopérants.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 49 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française prise en application du présent décret est motivée conformément à l'article 27 " du code civil. La décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les circonstances de faits propres à la situation de la postulante. Ainsi cette décision comporte, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Par suite, elle est suffisamment motivée et satisfait aux exigences de l'article 27 du code civil.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". En vertu des dispositions de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Une fois ce délai expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à la postulante, s'il le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation au ressortissant étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement de la postulante.

5. Pour ajourner la demande d'acquisition de la nationalité française de Mme B épouse A, le ministre s'est fondé sur le motif tiré de ce que le comportement de l'intéressée au regard de ses obligations locatives est sujet à critiques dès lors qu'elle était redevable de la somme de 1 001,52 euros envers son bailleur à la date du 20 septembre 2019.

6. Il est constant qu'à la date du 20 septembre 2019, Mme B épouse A avait, avec son époux, une dette locative envers son bailleur à hauteur de 1 001,52 euros. Dans ces conditions, et nonobstant les circonstances dont se prévaut l'intéressée, selon lesquelles cette dette s'expliquerait par le contexte exceptionnel dans lequel elle s'est trouvée avec son époux en août 2018, en ce qu'ils auraient été dans l'incapacité de prendre en charge leurs loyers des mois de juillet et d'août 2018 pour deux logements en même temps, et qu'ils s'en sont acquittés dès le mois de janvier 2020, avec l'aide de deux de leurs enfants, alors qu'ils avaient mis en place, en novembre 2019, un plan d'apurement sur dix mois, le ministre, eu égard au large pouvoir dont il dispose pour apprécier l'opportunité d'accorder ou non la nationalité française au ressortissant étranger qui la sollicite, en se fondant, pour ajourner à deux ans la demande de l'intéressée, sur l'existence de cette dette locative à la date du 20 septembre 2019, plus d'une année après la naissance de cette dette, n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

7. En troisième lieu, Mme B épouse A ne peut utilement se prévaloir du contenu des circulaires du 12 mai 2000 et du 12 octobre 2012, dès lors que leurs énonciations ne constituent pas des lignes directrices dont elle peut utilement se prévaloir devant le juge et sont dépourvues de caractère réglementaire.

8. En quatrième lieu, les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne sont pas applicables aux litiges relatifs à l'acquisition de la nationalité française, lesquels n'ont trait ni à des contestations portant sur des droits et obligations de caractère civil, ni au bien-fondé d'une accusation en matière pénale. Par suite, la requérante ne peut utilement se prévaloir de ces stipulations.

9. En cinquième lieu, la décision par laquelle est ajournée une demande de naturalisation n'est pas, par nature, susceptible de porter atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale de la postulante. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît ce droit, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté comme inopérant.

10. En sixième lieu, la circonstance selon laquelle Mme B épouse A remplirait toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, laquelle n'est pas une décision d'irrecevabilité.

11. En septième et dernier lieu, les circonstances selon lesquelles Mme B épouse A était présente à son poste de travail en qualité d'agent d'entretien au sein du centre hospitalier sud francilien durant la période de confinement, et que tous les membres de sa famille ont la nationalité française, dont son fils qui a obtenu la naturalisation par décision du 19 octobre 2020, sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, eu égard au motif sur lequel elle se fonde.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B épouse A ne peut qu'être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B épouse A est rejetée.

Article 2': Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 25 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

Le rapporteur,

R. HANNOYER La présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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