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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2011243

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2011243

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2011243
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantDONAZAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 novembre 2020, M. A B, représenté par Me Donazar, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours administratif formé le 25 mai 2020 contre la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis du 11 mai 2020 ayant ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française dans les plus brefs délais, au besoin après un réexamen de sa demande.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; une seule et unique mention figure sur le fichier de traitement des antécédents judiciaires et les faits qui y sont mentionnés, et qui n'ont fait l'objet que d'un simple rappel à la loi, sont anciens ; il n'est pas consommateur de stupéfiants ; il n'a consommé du cannabis qu'une seule fois ; il n'a, depuis les faits qui lui sont reprochés, fait l'objet d'aucune autre procédure ; il réside en France, où il est arrivé à l'âge de 15 ans, depuis plus de trente ans ; son épouse et ses deux enfants sont français, il travaille en qualité de coiffeur depuis l'année 1996 et est propriétaire de son logement ;

- elle est entachée d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; sa probité ne peut être remise en question ; l'unique mention qui figure sur le fichier de traitement des antécédents judiciaires porte une atteinte significative à son droit au respect de sa vie privée.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 juin 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de procédure pénale ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Baufumé a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 11 mai 2020, le préfet de la Seine-Saint-Denis a ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. A B, ressortissant turc né le 1er mars 1976. Saisi d'un recours administratif préalable obligatoire reçu le 25 mai 2020, le ministre de l'intérieur a, par une décision expresse de rejet du 9 novembre 2020, qui s'est substituée à la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis et à sa propre décision implicite, rejeté ce recours et confirmé l'ajournement à deux ans de sa demande d'acquisition de la nationalité française.

Sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision implicite de rejet du ministre de l'intérieur :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L.211-2 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B dirigées contre la décision implicite née du silence gardé par le ministre doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 9 novembre 2020, par laquelle le ministre a expressément rejeté sa demande de naturalisation.

Sur les conclusions d'annulation dirigées contre la décision du ministre de l'intérieur du 9 novembre 2020 :

4. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". En application de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 susvisé relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.

5. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. B, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé a fait l'objet d'une procédure pour usage illicite de stupéfiants et détention non autorisée de stupéfiants le 4 mars 2014, qui a donné lieu à un rappel à la loi le 11 avril 2014.

6. Si le ministre peut, sans erreur de droit, opposer un tel motif pour ajourner ou rejeter la demande de naturalisation du postulant, il ne saurait, en l'absence de toute autre circonstance, retenir ce seul motif lorsque l'ancienneté des faits est telle qu'elle est de nature à entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Dans ces conditions, eu égard à l'ancienneté de ces faits qui remontent à 2014, à leur caractère isolé et alors, d'une part, que le rappel à la loi qui a été adressé le 11 avril 2014 au requérant par le tribunal judiciaire de Nanterre ne concerne que les faits d'usage de stupéfiants et aucunement les faits de détention non autorisée de ces substances, et d'autre part, que M. B, qui n'a, depuis, fait l'objet d'aucune autre procédure, soutient, sans être contesté, qu'il n'a consommé qu'une seule fois, et à cette occasion, du cannabis, le ministre a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en rejetant pour ce seul motif la demande de naturalisation du postulant. Par suite, et dans les circonstances particulières de l'espèce, le requérant, qui, au surplus, réside en France depuis l'âge de 15 ans, dont l'épouse et les deux enfants possèdent la nationalité française et qui travaille depuis l'année 1996 en qualité de coiffeur, est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du ministre de l'intérieur du 9 novembre 2020 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique seulement que le ministre de l'intérieur réexamine la demande de naturalisation de M. B. Il suit de là qu'il y a lieu de lui enjoindre de la réexaminer dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur du 9 novembre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de réexaminer la demande de naturalisation de M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

La rapporteure,

A. BAUFUMÉ

La présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice

à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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