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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2011388

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2011388

mercredi 21 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2011388
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantGUILBAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2020, Mme A C, représentée par Me Louise Guilbaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé d'instruire sa demande d'asile en "procédure normale" ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de la convoquer dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, aux fins d'instruction de sa demande d'asile selon cette procédure et de remise du formulaire lui permettant de présenter cette demande à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son avocate en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- plus de six mois se sont écoulés depuis le 6 février 2020, date du jugement du tribunal rejetant sa requête tendant à l'annulation de la décision de transfert vers l'Espagne de sorte que la France est désormais responsable de sa demande d'asile, en application du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; la décision attaquée méconnait ainsi cet article et a été prise en méconnaissance du droit d'asile ;

- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, alors qu'elle entendu respecter les obligations de présentation fixées par son arrêté d'assignation à résidence dès le rejet de sa requête soit à compter du 11 février 2020.

Une mise en demeure de produire un mémoire en défense a été adressée au préfet de Maine-et-Loire le 22 septembre 2022.

La clôture de l'instruction a été fixée par ordonnance au 25 octobre 2023 à 12h00.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme C par une décision du 17 novembre 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative. ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 24 janvier 2024 à partir de 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C est une ressortissante arménienne qui est née en 1975. Elle est entrée en France pour y solliciter l'asile mais par un arrêté du 14 janvier 2020, le préfet de Maine-et-Loire a décidé, sur le fondement de l'article L. 742-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'elle devait être transférée vers l'Espagne, pays dans lequel elle était entrée le 17 octobre 2019 muni d'un visa d'entrée et de court séjour avant de se rendre en France et qui a été considéré par l'autorité préfectorale comme étant l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile au sens du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Par un autre arrêté du 14 janvier 2020, le préfet de Maine-et-Loire a assigné à résidence Mme C dans le département de la Loire-Atlantique sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 27 août 2020, alors que la décision de transfert n'avait pas été mise à exécution, l'intéressée, estimant que la France était devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, a saisi le préfet de Maine-et-Loire d'une demande tendant à obtenir l'instruction de cette demande en procédure dite "normale" aux fins de se voir remettre un formulaire de demande destiné à être adressée à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) ainsi qu'une attestation de demande d'asile. Une décision implicite de rejet de cette demande est née le 27 octobre 2020. Mme C demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, qui fixe les conditions de transfert d'une personne ayant sollicité l'asile, dispose, dans son paragraphe 1, que : " Le transfert du demandeur () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois à compter () de la décision définitive sur le recours () lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3 ". Selon paragraphe 2 de cet article : " Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté () à dix-huit-mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ". La notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où une personne de nationalité étrangère s'est soustraite de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement la concernant. Dans l'hypothèse d'un départ contrôlé dont l'Etat responsable du transfert assure l'organisation matérielle, en prenant en charge le titre de transport permettant de rejoindre l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile depuis le territoire français ainsi que, le cas échéant, le pré-acheminement du lieu de résidence de cette personne jusqu'à l'embarquement vers son lieu de destination, celle qui se soustrait délibérément à l'exécution de son transfert ainsi organisé doit être regardé comme en fuite au sens des dispositions précitées du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 14 janvier 2020 relatif à l'assignation à résidence de Mme C lui a imposé, en application de l'article R. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de se présenter, chaque mardi, mercredi et jeudi à 8h00 auprès du service de la police de l'air et des frontières dans les locaux du commissariat de police central de Nantes, aux fins de vérifier qu'elle respectait les termes de cette mesure de surveillance prise afin d'assurer l'exécution effective de la décision de transfert vers l'Espagne. Cette obligation était opposable à Mme C à compter du mercredi 29 janvier 2020, date de notification de son assignation à résidence, jusqu'au vendredi 13 mars 2020, dernier jour du délai de quarante-cinq jours correspondant à la durée de cette assignation. Cette mesure n'a pas été renouvelée au-delà de cette date.

4. Si Mme C ne s'est pas présentée dans les locaux du commissariat de police central de Nantes le jeudi 30 janvier 2020 ainsi que les mardi 4 février, mercredi 5 février et jeudi 6 février 2020, elle expose qu'ayant formé, le 30 janvier 2020, un recours suspensif de l'exécution de la décision de transfert, elle a cru que se trouvait également suspendue l'exécution de l'obligation de présentation auprès du service de la police de l'air et des frontières estimant que celle-ci répondait à l'objectif de s'assurer de sa disposition en vue de la mise à exécution effective de son transfert vers l'Espagne. Elle indique également qu'elle s'est présentée auprès du service qui lui avait été désigné chaque mardi, mercredi et jeudi qui ont suivi la notification, le jeudi 7 février 2020, du jugement n° 2001151 du 6 février 2020, et jusqu'au jeudi 12 mars 2020, dernier jour de l'exécution de son obligation de présentation. Elle précise enfin qu'elle a informé régulièrement le préfet de Maine-et-Loire, par l'intermédiaire de courriers de son avocate, de ce que, lors de chacune de ces présentations, elle n'a pas pu signer de registre d'émargement pour attester de sa présentation dès lors que son nom n'y figurait pas. Le préfet de Maine-et-Loire qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré la mise en demeure qui lui a été adressée sur le fondement de l'article R. 612-3 du code de justice administrative est réputé, conformément à l'article R. 621-6 du même code, avoir admis l'exactitude matérielle de ces faits, lesquels ne sont pas contredits par les pièces produites et sont d'ailleurs corroborées par celles-ci. Ainsi, Mme C est fondée à estimer qu'elle ne peut être regardée comme s'étant soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à la décision de transfert vers l'Espagne de sorte qu'à la date de la décision attaquée, le délai de six mois prévu à l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 était applicable à sa situation. A la date de la décision attaquée, à laquelle s'apprécie sa légalité, ce délai, qui a couru à compter du 6 février 2020, date du jugement rejetant le recours suspensif de l'exécution de la décision de transfert formé par Mme C, était expiré depuis le 7 août 2020. En conséquence, en application des dispositions de ce dernier article, la responsabilité de l'examen de sa demande d'asile avait été transférée, dès cette date, à la France, ce qui impliquait, de la part des autorités françaises, qu'elles instruisent cette demande selon la procédure dite "normale", laquelle induit la délivrance à l'intéressée d'une attestation de dépôt de cette demande lui permettant de suivre la procédure devant l'OFPRA. Ainsi, Mme C est fondée à estimer que la décision attaquée procède d'une erreur d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision implicite de rejet, par le préfet de Maine-et-Loire, de sa demande tendant à l'instruction de sa demande d'asile en procédure dite "normale", née le 27 août 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement annule la décision refusant d'instruire la demande d'asile présentée par Mme C selon la procédure dite "normale", impliquant, conformément à l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur à la date du présent jugement, la délivrance de l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du même code, ainsi que, en vertu de l'article R. 521-14 de ce code, l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 de ce même code, lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'OFPRA. Eu égard au motif de l'annulation, mais sous réserve d'un changement dans les circonstances tenant en particulier à l'absence d'exécution de la décision de transfert à l'expiration, au 7 août 2021, du délai maximal fixé par le paragraphe 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui aurait conduit les autorités françaises à faire instruire la demande d'asile présentée par Mme C par les autorités françaises, le présent jugement impliquerait nécessairement que cette instruction ait lieu et, par suite, que lui soit remise l'attestation de demande d'asile et l'imprimé précité. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre, sous cette réserve, au préfet de Maine-et-Loire de faire procéder à cette délivrance dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu, en revanche, de faire droit aux conclusions tendant à la fixation d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros, toutes taxes comprises, à verser à Me Guilbaud, son avocate, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée à la requérante.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite, née le 27 août 2020, par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a rejeté la demande de Mme C tendant à ce qu'il soit procédé à l'instruction de sa demande d'asile en procédure dite "normale" est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire, sous la réserve mentionnée au point 6 du présent jugement, de faire instruire la demande d'asile présentée par Mme C par les autorités françaises et de lui remettre ainsi, dans un délai quinze jours à compter de la notification de ce jugement, l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'OFPRA.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guilbaud la somme de mille deux cents (1 200) euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par Mme C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Louise Guilbaud.

Délibéré après l'audience du 24 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2024.

Le rapporteur,

D. D

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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