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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2011984

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2011984

mercredi 20 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2011984
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantLAPLANE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2020, M. D C, représenté par Me D Laplane, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 novembre 2020 par laquelle la directrice territoriale de Nantes de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a suspendu le bénéfice des conditions matérielles d'accueil qui lui avait été accordé ;

2°) d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de le rétablir dans ses droits au bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 5 novembre 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement de la somme de 2 000 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la signataire de la décision attaquée n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision n'est pas motivée ;

- sa situation n'a pas été examinée de manière sérieuse ;

- la décision méconnaît l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît également l'article L. 744-7 du même code ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. C.

Il soutient que :

- les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été rétabli au profit de M. C à compter du mois de mars 2022 et jusqu'à la fin de sa procédure de demande d'asile, sa demande d'asile ayant été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 2 octobre 2023

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation dès lors qu'à compter du mois de mars de l'année 2022, M. C a de nouveau bénéficié des conditions matérielles d'accueil.

Des observations en réponse au moyen relevé d'office, enregistrées le 20 novembre 2023, ont été présentées pour M. C.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. C par une décision du 9 décembre 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. E a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 29 novembre 2023 à partir de 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C est un ressortissant camerounais qui est né le 3 janvier 1991. Il est entré en France le 14 décembre 2019 pour y solliciter l'asile. Il a fait l'objet, le 16 janvier 2020, d'une décision de transfert vers l'Italie, opposée par le préfet de Maine-et-Loire, cette autorité ayant estimé que les autorités de cet Etat étaient responsables de l'examen de sa demande d'asile. M. C s'était vu accorder, par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par une décision du 5 novembre 2020 signée par la directrice territoriale à Nantes de l'OFII, ce bénéfice a été suspendu. M. C demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. La décision attaquée vise les dispositions des articles L. 744-7 et R. 744-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que le point 18 de la décision du 31 juillet 2019 nos 428530 et 428564 rendue par le Conseil d'Etat, statuant au contentieux. Par cette décision, cette juridiction a estimé que les dispositions des articles L. 744-7 et L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, étaient partiellement incompatibles avec les objectifs de l'article 20 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013. Il a prononcé en conséquence l'annulation des dispositions des 12° et 14° de l'article 1er du décret n° 2018-1359 du 28 décembre 2018, pris pour l'application de ces dispositions législatives. Le Conseil d'Etat a cependant considéré que cette incompatibilité n'avait pas, par elle-même, pour effet de faire rétroactivement disparaître ces dernières dispositions. Il a alors fixé le cadre juridique d'examen par les autorités compétentes de la situation des demandeurs d'asile ayant bénéficié des conditions matérielles d'accueil dans l'attente de la modification des dispositions devant résulter de l'annulation prononcée. Ainsi, par le point 18 de sa décision précitée, le Conseil d'Etat a précisé les conditions dans lesquelles les autorités compétentes peuvent tirer des conséquences, sur le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, du comportement de demandeurs d'asile qui, après avoir obtenu ce bénéfice, ne respectent pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment celles de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. Il a indiqué qu'il reste possible à l'OFII, après examen de la situation particulière de l'intéressé, de prononcer la suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil, après l'avoir mis, sauf impossibilité, en mesure de présenter ses observations.

3. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme A B, en qualité de directrice territoriale de Nantes de l'OFII. Est jointe au mémoire en défense la décision du 27 août 2020 par laquelle le directeur général de l'OFII a donné délégation à Mme B, pour signer, en sa qualité de directrice territoriale de Nantes, toutes décisions se rapportant aux missions dévolues à cette direction, au nombre desquelles figurent les décisions suspendant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Cette décision a, conformément à son article, été mise en ligne le jour même de sa signature, sur le site internet de l'OFII. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'absence d'habilitation de la signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, en vertu des dispositions combinées des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, une décision suspendant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil doit être motivée, c'est à dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

5. La décision attaquée indique les références du cadre juridique relatif à la suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil qui a été rappelé au point 2. Elle énonce que M. C n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en s'abstenant de se présenter auprès de ces autorités. Certes, elle ne précise pas les faits au regard desquels l'autorité ayant pris cette décision a opposé ce motif, mais son énoncé qui met en avant l'abstention de l'intéressé à se présenter auprès des autorités en charge de l'asile est suffisamment étayé. La décision prononce la suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil après avoir indiqué que l'évaluation de la situation personnelle et familiale de M. C n'a pas fait apparaître de facteur particulier de vulnérabilité au sens de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision est, par suite, suffisamment motivée. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

6. En troisième lieu, la décision attaquée comporte un encadré dans lequel figurent bien les nom et prénom du requérant, mais comporte la mention "F" et non "M" dans la colonne "Genre" ainsi que la mention "20/09/1987" dans la colonne "Date de naissance" alors que l'intéressé est né le 3 janvier 1991. Le requérant en déduit que la décision en litige procède d'un défaut d'examen de sa situation. Cependant, la décision attaquée se réfère au courrier du 12 octobre 2020 par lequel la directrice territoriale de Nantes de l'OFII a notifié à M. C son intention de suspendre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil et ce courrier indique bien que l'intéressé est un homme né le 3 janvier 1991. Par ailleurs, le n° AGDREF mentionné dans cette décision correspond bien à celui de M. C. Dans ces conditions, l'erreur concernant le genre et la date de naissance indiquée dans la décision attaquée, qui est celle de la compagne de même nationalité de l'intéressé, doit être regardée comme procédant d'une simple erreur matérielle et non comme révélant un défaut d'examen de la situation du requérant.

7. En quatrième lieu, si les dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile font obligation à l'OFII de procéder, à la suite d'un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil, elles n'imposent pas la tenue d'un nouvel entretien préalablement à la décision portant suspension du bénéfice de ces conditions matérielles d'accueil. Ainsi, M. C ne saurait utilement soutenir avoir été privé d'un nouvel entretien avant l'intervention de la décision en litige.

8. En cinquième lieu, M. C soutient que la décision attaquée a été prise en méconnaissance de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il interprète comme subordonnant une décision de suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil, prise au motif de l'absence de respect des exigences des autorités chargées de l'asile, à la condition de la délivrance d'une information préalable relative aux conséquences d'une telle absence. Cependant, M. C a, le 19 décembre 2019, date d'enregistrement de sa demande d'asile au guichet unique des demandeurs d'asile, certifié, en signant l'offre de prise en charge au titre du dispositif national d'accueil de ces demandeurs, avoir été informé dans une langue comprise par lui des conditions et des modalités de suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par suite, le moyen énoncé ci-dessus manque en fait et ne peut dès lors qu'être écarté.

9. En sixième lieu, comme cela a été rappelé au point 2, l'OFII dispose du pouvoir de prononcer la suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur d'asile faisant l'objet d'une décision de transfert vers l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande ne respecte pas les exigences des autorités en charge de l'asile, en particulier celles qui découlent des modalités d'exécution de la mesure d'assignation à résidence prise par l'autorité préfectorale afin de permettre le transfert effectif de l'intéressé vers cet Etat.

10. M. C a été assigné à résidence dans la commune d'Angers pour une durée de 45 jours par un arrêté pris par le préfet de Maine-et-Loire le 15 juin 2020 puis pour une nouvelle durée de 45 jours par un arrêté pris par cette même autorité le 29 juillet 2020. Le 1er septembre 2020, M. C s'est vu notifier un "routing" afin de se rendre à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle le 4 septembre 2020 à 9h15 en vue de son éloignement à destination de l'Italie en exécution de la décision de transfert prise à son encontre le 16 janvier 2020. Le 2 septembre 2020, il s'est vu remettre une convocation pour se rendre à la préfecture de Maine-et-Loire le 3 septembre 2020 à 11h00. Cette convocation mentionne que M. C a indiqué qu'il refusait de se présenter à l'embarquement du vol à destination de l'Italie. L'intéressé ne s'est pas davantage présenté à cette convocation. Le recours qu'il a formé devant la juge des référés du tribunal administratif de Nantes sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative afin d'obtenir la suspension de l'exécution effective de la décision de transfert, qui a été au demeurant rejeté, n'était pas, contrairement à ce qu'il soutient, lui-même suspensif de ses obligations de respect des exigences des autorités en charge de l'asile, et en particulier de celle de se rendre à la préfecture de Maine-et-Loire le 3 septembre 2020 à 11h00. Les considérations familiales qu'il allègue pour justifier de ne pas avoir satisfait à de telles exigences ne sont pas étayées dès lors qu'à la suite d'un épisode de violences conjugales, il était, au début du mois de septembre de l'année 2020, séparé de la mère de ses deux enfants et de ces derniers. En refusant de se rendre à la préfecture de Maine-et-Loire le 3 septembre 2020 à 11h00 et en ayant précédemment refusé de se rendre à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle M. C a méconnu ces exigences des autorités en charge de l'asile. M. C n'est dès lors pas fondé à soutenir que le motif de la décision attaquée est entaché d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation.

11. Enfin, si postérieurement aux faits permettant de caractériser la méconnaissance, par M. C, des exigences des autorités en charge de l'asile, et antérieurement à la décision attaquée, l'intéressé a retrouvé les membres de sa famille avec lesquels il aurait repris la vie commune, la décision attaquée n'a pas, contrairement à ce qu'il soutient, pour effet de l'éloigner de sa compagne et de leurs deux enfants mineurs de sorte que les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, interdisant de porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale, et de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 novembre 2020 prise par la directrice territoriale de Nantes de l'OFII. Par voie de conséquence, doivent être également rejetées ses conclusions à fin d'injonction et celles qu'il présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D É C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me D Laplane.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2023.

Le rapporteur,

D. E

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

N° 2009238

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