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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2012964

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2012964

mercredi 21 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2012964
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP D'AVOCATS MADRID CABEZO - MADRID FOUSSEREAU - MADRID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 décembre 2020, et un mémoire, enregistré le 4 octobre 2021, Mme A E, représentée par Me Susana Madrid, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours dirigé contre la décision du 6 février 2019 par laquelle le préfet du Loiret a rejeté sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire droit à cette demande dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte d'un montant de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 euros à verser à son avocate en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve qu'elle renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- la décision attaquée et la décision préfectorale ne sont pas suffisamment motivées ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de fait et d'erreur de droit ;

- le compte-rendu de l'entretien en préfecture est irrégulier dès lors qu'il ne permet pas de s'assurer de la qualité de la personne qui l'a conduit ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 30 juillet et 29 octobre 2021, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme E.

Il soutient que :

- les moyens tirés du défaut de motivation, de l'erreur de droit, de l'erreur manifeste d'appréciation et de l'absence d'habilitation de l'agent ayant conduit l'entretien ne sont pas fondés ;

- si la décision est entachée d'une erreur de fait concernant le manquement aux obligations fiscales au titre de l'année 2016, il aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur l'autre motif opposé pour rejeter la demande de naturalisation de sorte qu'il y a lieu de neutraliser l'erreur de fait ;

- les circonstances, extérieures au motif de la décision attaquée, invoquées par la requérante sont sans incidence sur la légalité de cette décision ;

- à titre subsidiaire, s'agissant des conclusions à fin d'injonction, le délai à l'issue duquel devra intervenir la nouvelle décision en cas d'annulation de celle en litige devra être fixé à au moins six mois.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme E par une décision du 15 octobre 2020 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 24 janvier 2024 à 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E est une ressortissante marocaine qui est née le 26 mars 1994. Elle a présenté, auprès des services de la préfecture du Loiret, département dans lequel elle est domiciliée, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 6 février 2019, l'autorité préfectorale l'a rejetée. Mme E a, pour contester cette décision et comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours. Ce recours, reçu le 4 avril 2019, a été implicitement rejeté le 4 août 2019. L'intéressée demande au tribunal l'annulation de cette dernière décision qui s'est substituée à celle du préfet du Loiret.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 27 du code civil : " Toute décision () rejetant une demande () de naturalisation () doit être motivée ". Selon l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande ().

3. Il résulte de ces dispositions qu'une décision de rejet, née du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur le recours formé à l'encontre de la décision préfectorale rejetant la demande de naturalisation n'est pas illégale du seul fait qu'elle est dépourvue d'une motivation. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme E aurait, dans le délai de recours contentieux, demandé que lui soient communiqués les motifs de cette décision implicite de rejet. En tout état de cause, la circonstance que la décision préfectorale ne serait elle-même pas motivée serait sans incidence sur la légalité de la décision prise par le ministre de l'intérieur qui s'y est substituée. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la demande de naturalisation présentée par Mme E a été rejetée au motif qu'elle ne justifiait pas de connaissances suffisantes concernant les éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de la France et que son loyalisme fiscal n'était pas démontré dès lors qu'elle n'a pas déclaré l'intégralité de ses revenus perçus au cours de l'année 2016.

5. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à la personne qui la sollicite et qu'il dispose, en cette matière, d'un large pouvoir d'appréciation.

6. D'une part, dans la mise en œuvre de ce pouvoir, le ministre de l'intérieur peut prendre en compte des renseignements défavorables recueillis concernant le comportement de l'intéressée, en particulier au regard de ses obligations fiscales.

7. Il ne ressort pas des pièces du dossier que, comme le ministre de l'intérieur le reconnait dans son mémoire en défense, Mme E n'aurait pas déclaré l'intégralité du montant des revenus imposables qu'elle a perçus au cours de l'année 2016, dans le cadre de l'exercice de sa seule activité professionnelle au sein de la SARL KPF, revenus qui s'élèvent, selon le montant cumulé figurant sur son bulletin de salaire de décembre 2016, à 14 237,82 euros, le montant indiqué sur sa déclaration de revenus étant précisément égal à 14 237 euros. Dès lors, le motif de la décision attaquée tiré de l'absence de démonstration du loyalisme fiscal de Mme E repose sur une erreur de fait.

8. D'autre part, il appartient au ministre de l'intérieur, lorsqu'il met en œuvre le large pouvoir d'appréciation évoqué au point 5, de tenir compte de tous les éléments de la situation de la personne ayant sollicité la naturalisation, y compris ceux qui ont été examinés pour statuer sur la recevabilité de sa demande. Au nombre de ces éléments figure, comme cela résulte de l'article 21-24 du code civil, le degré de connaissance, selon sa condition, de l'histoire, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par les articles 37 et 41 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Il en résulte que le ministre de l'intérieur peut apprécier l'intérêt d'accorder la nationalité française au regard notamment du degré de connaissance, par cette personne, des éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de France, le demandeur devant justifier d'une connaissance de la construction historique de ce pays lui permettant d'identifier et de situer les principaux événements auxquels il est fait référence dans la vie sociale. Ces éléments figurent, selon les termes du dernier alinéa de ce même article 37, dans un livret du citoyen remis à toute personne ayant déposé une demande et disponible en ligne.

9. Il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur a estimé que les réponses que Mme E a apportées lors de l'entretien qui s'est déroulé dans les locaux de la préfecture d'Indre-et-Loire le 5 octobre 2018, témoignaient d'une connaissance insuffisante des éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de la France après avoir relevé qu'elle ignorait : "la signification du 14 juillet, contre qui le peuple s'est révolté en 1789, quel pays a envahi la France pendant la 2nde guerre mondiale".

10. L'entretien d'assimilation de Mme E a été réalisé par Mme C B qui a été désigné nominativement pour le mener conformément à l'article 41 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, par un arrêté du 1er octobre 2015 pris par le préfet d'Indre-et-Loire. Le compte-rendu de cet entretien comporte les mentions suivantes : "le 14/07 fête quel événement de l'histoire ' La fête nationale ; çà fête quel événement ' réponse : quelque chose pour les pompiers ; est-ce qu'il y a eu des rois en France ' Non ; lors de la révolution, pourquoi les gens se sont révoltés ' Je ne sais pas ; quel pays a envahi la France lors de la 2nde guerre mondiale ' l'Angleterre". Ainsi, malgré de bons résultats, notamment en histoire, lors de sa scolarité en lycée professionnel et la remise, avant la tenue de l'entretien, du livret du citoyen, Mme E a démontré, dans le cadre de l'instruction de sa demande visant à acquérir la nationalité française, qu'elle ne connaissait pas l'événement historique correspondant au jour de la fête nationale en France, ni les causes de la révolution française en 1789, ni l'existence de périodes durant lesquelles la France a été une monarchie, ni l'Etat qui a envahi la France lors de la seconde guerre mondiale. Eu égard à ces graves lacunes dans la connaissance des éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de France concernant la construction historique de ce pays, lesquelles ne peuvent, compte tenu des réponses apportées par Mme E aux autres questions qui lui ont été posées lors de l'entretien, s'expliquer par le stress auquel l'intéressée allègue avoir été sujette pendant cet entretien, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le ministre de l'intérieur a pu estimer qu'au regard de son degré de connaissance de l'histoire, il y avait lieu de rejeter la demande de naturalisation, décision qu'il aurait pu légalement prendre pour ce seul motif.

11. Il résulte de l'instruction, et en particulier des termes du mémoire en défense, que le ministre de l'intérieur aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur ce motif. Dans ces conditions, la circonstance que l'autre motif soit, comme cela a été relevé au point 7, entaché d'erreur de fait, est sans incidence sur la légalité de cette décision.

12. Enfin, eu égard au motif qui fonde cette même décision et au large pouvoir dont dispose le ministre de l'intérieur pour décider s'il y a lieu d'accorder la naturalisation, la circonstance que des éléments de la situation de Mme E relatifs notamment à son intégration en France, en particulier par l'exercice d'une activité professionnelle, et à l'importance de ses attaches dans ce pays, lui permettraient de satisfaire à certaines des conditions pour ne pas se voir opposer un refus d'acquérir la nationalité française est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté la demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation présentée par Mme E doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent être également rejetées, en tout état de cause, ses conclusions à fin d'injonction. Doivent être de même rejetées celles qu'elle présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me Susana Madrid.

Délibéré après l'audience du 24 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2024.

Le rapporteur,

D. D

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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