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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2100324

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2100324

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2100324
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSEGUIN & KONRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 janvier 2021, Mme C A, représentée par Me Denis Seguin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 septembre 2020 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son époux, M. B A ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire " de donner un avis favorable à la demande de regroupement familial " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 200 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit en l'absence d'examen de sa demande au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; cet article a été méconnu ;

- le préfet a méconnu également l'article 3.1 de la convention relative aux droits de l'enfant et commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme. A par une décision du 24 août 2021 de la section du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes en charge de l'examen des demandes relatives aux affaires portées devant le tribunal administratif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative. ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 mai 2024 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les conclusions de M. Labouysse, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante ivoirienne née le 2 mars 1981 et séjournant régulièrement en France, a sollicité, le 10 octobre 2019, le bénéfice du regroupement familial au profit de son époux, M. B A, de nationalité algérienne, né le 1er juin 1996. Par une décision du 3 septembre 2020, le préfet de Maine-et-Loire a rejeté cette demande. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions alors inscrites à l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1° Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. () ". Selon l'article L. 411-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial () 3° Un membre de la famille résidant en France. ".

3. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Si l'autorité préfectorale peut légalement rejeter une demande de regroupement familial sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne peut, toutefois, prendre une telle décision qu'après avoir vérifié que, ce faisant, elle ne porte pas une atteinte excessive au droit au respect de la vie privée et familiale des intéressés, protégé, dans une certaine mesure, par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer à Mme A l'autorisation de regroupement familial qu'elle demandait afin d'être rejoint en France par son époux, le préfet de Maine-et-Loire s'est exclusivement fondé sur l'insuffisance des ressources de l'intéressée pour subvenir aux besoins de sa famille. Si le préfet de Maine-et-Loire pouvait légalement fonder cette décision sur ce motif, il n'était toutefois pas tenu de rejeter la demande car il lui appartenait de procéder à un examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des incidences de son refus sur la situation de Mme A et de son époux au regard de leur droit au respect de leur vie privée et familiale, droit protégé, dans une certaine mesure, par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'autorité préfectorale n'a pas vérifié si le rejet, pour le motif précité, de la demande de Mme A portait une atteinte excessive à ce droit. Dès lors, la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer explicitement sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée du 3 septembre 2020 du préfet de Maine-et-Loire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction () prescrit, par la même décision, cette mesure () ". Selon l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction () prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ". L'article L. 911-3 de ce code dispose : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte (). ".

8. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, n'implique pas qu'il soit procédé à la délivrance de l'autorisation de regroupement familial sollicitée par Mme A. Il appartient seulement à cette autorité, qui se retrouve saisie de la demande de l'intéressée, compte tenu de l'annulation de la décision attaquée, de statuer de nouveau sur cette demande. En application des dispositions précitées de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement le délai à l'issue duquel cette nouvelle décision devra intervenir. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Seguin, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Seguin de la somme de 1 200 euros hors taxe au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 3 septembre 2020 du préfet de Maine-et-Loire rejetant la demande de regroupement familial de Mme A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de statuer de nouveau sur la demande de regroupement familial présentée par Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Seguin la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Denis Seguin.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. Xavier Catroux, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.

Le président-rapporteur,

L. MARTIN

Le président,

X. CATROUX

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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