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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2100678

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2100678

mercredi 10 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2100678
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCOURIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 janvier 2021, et des mémoires, enregistrés les 20 octobre 2021 et 7 octobre 2022, Mme A D, veuve B, représentée par Me Anaïs Courier, demande au tribunal, dans le dernier état des écritures :

1°) d'annuler la décision du 19 janvier 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande d'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de lui accorder la nationalité française dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte d'un montant de 20 euros par jour de retard passé un délai de quinze jours ;

3°) d'enjoindre, à défaut, au ministre de l'intérieur de prendre, dans le délai d'un mois à compter du jugement, une nouvelle décision statuant sur sa demande ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision d'ajournement, motivée par son comportement fiscal, est entachée d'erreur de fait et est disproportionnée ;

- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard de sa connaissance de la langue française, de son intégration professionnelle, de son adhésion aux principes et aux valeurs de la République, de sa moralité et de son absence de condamnation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2021, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme D, veuve B.

Il soutient que :

- le motif de la décision attaquée n'est pas entaché d'erreur de fait, d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- les circonstances, extérieures au motif de la décision attaquée, invoquées par la requérante, sont sans incidence sur la légalité de cette décision ;

- à titre subsidiaire, s'agissant des conclusions à fin d'injonction, le délai à l'issue duquel devra intervenir la nouvelle décision en cas d'annulation de celle en litige devra être fixé à au moins six mois.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code général des impôts ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 27 mars 2024 à 9h45 :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Stéphanie Rodrigues Devesas, substituant Me Courier, représentant Mme D, veuve B.

Considérant ce qui suit :

1. Le 9 mars 2020, Mme A D, épouse B, ressortissante marocaine née le 1er janvier 1959, a présenté, auprès des services de la préfecture de police de Paris, une demande tendant à l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 25 mai 2020, l'autorité préfectorale a déclaré irrecevable cette demande. L'intéressée a, pour contester cette décision et comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi le ministre de l'intérieur d'un recours. Son recours a été implicitement rejeté le 22 novembre 2020. Le 1er novembre 2020, son époux est décédé. Le 19 janvier 2021, la requête de Mme D, veuve B, tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours a été enregistrée au tribunal. Le même jour, le ministre de l'intérieur, statuant expressément sur le recours formé par l'intéressée à l'encontre de la décision préfectorale, a décidé d'ajourner à deux ans à compter du 25 mai 2020 sa demande de naturalisation. Dans le dernier état de ses écritures, Mme D, veuve B, demande l'annulation de cette décision expresse qui s'est substituée à la décision implicite de rejet initialement contestée et à la décision préfectorale.

2. Pour ajourner à deux ans à compter du 25 mai 2020, la demande de naturalisation présentée par la requérante, le ministre de l'intérieur a relevé que le comportement de l'intéressée au regard de ses obligations fiscales était sujet à critiques dès lors que, bien qu'étant mariée, comme elle l'a fait valoir auprès de l'administration fiscale, elle a effectué ses déclarations de revenus en son nom et à celui de son époux contrairement à l'article 6 du code général des impôts alors qu'elle est mariée sous le régime de la séparation de biens et que les époux ne vivent pas sous le même toit depuis l'année 2001.

3. En premier lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " L'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Selon l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai (). Ce délai une fois expiré (), il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à la personne qui la sollicite et qu'il dispose, en cette matière, d'un large pouvoir d'appréciation. Dans le cadre de cet examen, il peut prendre en compte des renseignements défavorables recueillis concernant le comportement de cette personne. Compte tenu ce large pouvoir, il appartient au juge administratif de déterminer si cette appréciation est entachée d'une erreur manifeste. Il ne lui incombe pas en revanche d'exercer un contrôle de la proportionnalité de la décision prise par le ministre de l'intérieur au regard des autres éléments de la situation de l'intéressée.

4. En vertu des dispositions du a) du 4 de l'article 6 du code général des impôts, les époux font l'objet d'impositions distinctes lorsqu'ils sont séparés de biens et ne vivent pas sous le même toit. Il est constant que la requérante et feu son époux étaient séparés de biens et que, depuis l'année 2001, ils ne vivaient pas sous le même toit. Malgré cette situation imposant une imposition distincte des deux époux, l'intéressée a, pour l'établissement de l'impôt sur le revenu au titre des revenus perçus au cours de chacune des années 2001 à 2020, déclaré qu'elle était mariée ce qui lui a permis d'obtenir une part fiscale supplémentaire. Mme D, veuve B, indique qu'elle " a () essayé à plusieurs reprises de demander aux services des impôts de soustraire son époux de la déclaration des impôts en vain et s'est heurté à un refus au guichet parce qu'elle ne présentait pas de jugement de divorce. ". Pour étayer cette allégation, la requérante verse au dossier deux attestations émanant de sa fille et de son fils, mais ces attestations qui ont été établies le 12 octobre 2021 se bornent à faire état de plusieurs demandes de leur mère tendant à ce qu'il soit procédé à une "déclaration de revenus séparée". Ces attestations ne sont cependant pas accompagnées des justificatifs des démarches qui auraient été engagées par Mme B, en particulier de courriers qu'elle aurait adressé aux services fiscaux pour solliciter expressément la rectification de ces avis d'imposition. En conséquence, l'allégation précitée n'est, en tout état de cause, pas sérieusement étayée. Mme B fait également état de ce que la prise en compte de cette part supplémentaire n'a eu aucune incidence sur la tranche d'imposition qui lui était applicable et qui a conduit à ce que son foyer fiscal ne soit pas imposé. Cependant, les calculs qu'elle présente ne concerne que sa situation fiscale au titre des revenus perçus en 2010 puis en 2011, soit seulement deux des dix-neuf années durant lesquelles elle a adressé à l'administration fiscale ses déclarations de revenus en son nom propre et au nom de son époux. Dans ces conditions, et compte tenu en particulier de la longueur de la période durant laquelle de telles déclarations ont été présentées, le ministre de l'intérieur, compte tenu par ailleurs du large pouvoir d'appréciation dont il dispose pour déterminer l'intérêt d'accorder la naturalisation, a pu décider, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, d'ajourner à deux années à compter du 25 mai 2020 la demande de naturalisation présentée par la requérante.

5. En dernier lieu, Mme D, veuve B soutient qu'elle remplit les autres conditions requises pour ne pas se voir refuser l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation en faisant valoir sa connaissance de la langue française, son intégration professionnelle, son adhésion aux principes et aux valeurs de la République, sa moralité et l'absence de condamnation prononcée à son encontre. Cependant, la décision attaquée est fondée sur un motif qui permet à lui seul de la justifier. En conséquence, même s'ils sont dignes d'intérêt, ces éléments sont sans incidence sur la légalité de cette décision.

6. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision, opposée par le ministre de l'intérieur le 19 janvier 2021, ajournant à deux ans à compter du 25 mai 2020 la demande de naturalisation présentée par la requérante doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint de lui accorder la nationalité française doivent, en tout état de cause, être rejetées. Il en va de même de ses conclusions à fin d'injonction de procéder à un nouvel examen de la demande de naturalisation. Doivent de même être rejetées les conclusions qu'elle présente sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme D, veuve B, est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, veuve B, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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