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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2102667

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2102667

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2102667
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGOUACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 mars 2021 et 22 mai 2024, M. B D, représenté par Me Gouache, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 juin 2020 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la décision de la présidente de la commission de discipline du centre pénitentiaire de Nantes du 17 avril 2020 le sanctionnant de deux jours de cellule disciplinaire, ainsi que cette décision ;

2°) d'annuler la décision du 15 avril 2020 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Nantes a ordonné son placement à titre préventif en cellule disciplinaire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision du 15 avril 2020 :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité habilitée ;

- il n'est pas établi que le chef d'établissement ait contrôlé l'opportunité et la régularité de la mesure dont il a fait l'objet ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle est manifestement disproportionnée et n'était ni justifiée ni nécessaire ;

S'agissant de la décision du 17 avril 2020 :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité habilitée ;

- il n'est pas établi que la commission de discipline était régulièrement composée au regard des dispositions des articles R. 57-7-6 , R. 57-7-8 et R. 57-7-13 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'une erreur quant à la qualification juridique des faits, dès lors qu'il a refusé d'exécuter un ordre contraire à la dignité de la personne humaine ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que la sanction prononcée est disproportionnée, eu égard à son comportement en détention et à son état de santé.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête. Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 février 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Barès, premier conseiller ;

- les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public ;

- et les observations de Me Gouache, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, incarcéré au centre pénitentiaire de Nantes, a fait l'objet d'un compte rendu d'incident le 15 avril 2020 et a été placé, à titre préventif, en cellule disciplinaire du 15 au 17 avril 2020. Le 17 avril 2020, il a comparu devant la commission de discipline et il lui a été infligé une sanction de deux jours de cellule disciplinaire pour avoir refusé de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire ou par le règlement intérieur de l'établissement ou pour avoir refusé d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement. Par un courrier du 29 avril 2020, l'intéressé a formé un recours administratif contre ces deux décisions. Par une décision du 8 juin 2020, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours. M. D demande au tribunal d'annuler cette décision, ainsi que la décision du 15 avril 2020 ordonnant son placement à titre préventif en cellule disciplinaire et celle de la présidente de la commission de discipline du 17 avril 2020.

Sur l'objet du litige :

2. Aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. ". Il résulte de ces dispositions que la décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration, se substitue à la sanction initiale.

3. En l'espèce, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision de la présidente de la commission de discipline du 17 avril 2020 doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 8 juin 2020, qui s'y est substituée, par laquelle la directrice interrégionale de l'administration pénitentiaire de Rennes a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé le 29 avril 2020. Il en résulte que M. D ne peut utilement se prévaloir des vices propres de la décision initiale. En revanche, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision de la directrice interrégionale, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie préalablement à la décision initiale.

Sur la légalité de la décision du 15 avril 2020 :

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-5 du code de procédure pénale, applicable au litige : " Pour l'exercice de ses compétences en matière disciplinaire, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement du personnel de surveillance placé sous son autorité. Pour les décisions de confinement en cellule individuelle ordinaire, de placement en cellule disciplinaire et de suspension de l'exercice de l'activité professionnelle de la personne détenue, lorsqu'elles sont prises à titre préventif, le chef d'établissement peut en outre déléguer sa signature à un major pénitentiaire ou à un premier surveillant. ".

5. La décision du 6 avril 2020 a été signée par M. E A, capitaine pénitentiaire au quartier centre de détention du centre pénitentiaire de Nantes. Par une décision du 7 janvier 2019, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Loire-Atlantique le 11 janvier 2019, la directrice du centre pénitentiaire de Nantes a donné délégation à M. A à l'effet de signer, notamment, les décisions de placement à titre préventif des personnes détenues en cellule disciplinaire. Une telle publication au recueil des actes administratifs, qui permet de donner une date certaine à la décision de délégation prise par la cheffe d'établissement, constitue, contrairement à ce que soutient le requérant, une mesure de publicité adéquate. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.

6. En deuxième lieu, M. D ne peut utilement se prévaloir d'une méconnaissance de la circulaire du 9 juin 2011 du ministre de la justice relative au régime disciplinaire des personnes détenues majeures, qui est dépourvue de caractère réglementaire et dont les énonciations ne constituent pas des lignes directrices opposables à l'administration. En toute hypothèse, les conditions d'exécution d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il ne serait pas établi que le chef d'établissement ait contrôlé l'opportunité et la régularité de la mesure de placement, à titre préventif, de M. D en cellule disciplinaire ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

8. La décision du 15 avril 2020 prise à l'encontre de M. D comporte les considérations utiles de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que cette décision serait insuffisamment motivée.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-18 du code de procédure pénale, applicable au litige : " Le chef d'établissement ou son délégataire peut, à titre préventif et sans attendre la réunion de la commission de discipline, décider le confinement en cellule individuelle ordinaire ou le placement en cellule disciplinaire d'une personne détenue, si les faits constituent une faute du premier ou du deuxième degré et si la mesure est l'unique moyen de mettre fin à la faute ou de préserver l'ordre à l'intérieur de l'établissement. ". Et aux termes de l'article R. 57-7-2 du même code, alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : 1° De refuser de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire ou par toute autre instruction de service ou refuser d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement ; () ". Son article R. 57-7-47 dispose : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que, pour décider de placer M. D en cellule disciplinaire, à titre préventif, le 15 avril 2020, l'administration pénitentiaire s'est fondée sur le refus de l'intéressé, le même jour, de changer de cellule, faits de nature à constituer une faute disciplinaire du deuxième degré. Si M. D ne conteste pas la matérialité des faits, qu'il a au demeurant admis devant la commission de discipline réunie deux jours plus tard, il soutient que la mesure était excessive et n'était pas l'unique moyen de préserver l'ordre à l'intérieur de l'établissement ou de mettre fin au comportement reproché. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. D a été informé, à 8H00, de la décision de le transférer dans une autre cellule individuelle, au sein du même quartier de détention, et qu'après avoir été reçu par le premier surveillant et les officiers de l'établissement, l'intéressé a persisté à refuser d'exécuter l'injonction qui lui était faite, ce qui a donné lieu à la rédaction d'un compte rendu d'incident, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, à 15H00. Dès lors et eu égard tant à la nature qu'à la gravité de la faute commise, le placement à titre préventif en cellule disciplinaire de l'intéressé constituait, au vu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, une mesure nécessaire, adaptée et proportionnée, afin d'y mettre fin. A cet égard, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'un confinement dans sa cellule aurait pu suffire, dès lors qu'une telle mesure aurait eu pour conséquence de le maintenir dans la cellule qu'il lui était demandé de quitter. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'administration pénitentiaire a entaché sa décision d'une erreur de droit.

Sur la légalité de la décision du 8 juin 2020 :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 3 que M. D ne peut utilement soulever le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision du 17 avril 2020 de la présidente de la commission de discipline du centre pénitentiaire de Nantes.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale, applicable au litige : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". Aux termes de l'article R. 57-7-8 du même code, dans sa rédaction applicable : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. / Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. / Le second assesseur est choisi parmi des personnes extérieures à l'administration pénitentiaire qui manifestent un intérêt pour les questions relatives au fonctionnement des établissements pénitentiaires, habilitées à cette fin par le président du tribunal de grande instance territorialement compétent. La liste de ces personnes est tenue au greffe du tribunal de grande instance ". L'article R. 57-7-13 de ce code dispose : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline. ". Enfin, aux termes de son article R. 57-7-14 : " A la suite de ce compte rendu d'incident, un rapport est établi par un membre du personnel de commandement du personnel de surveillance, un major pénitentiaire ou un premier surveillant et adressé au chef d'établissement. Ce rapport comporte tout élément d'information utile sur les circonstances des faits reprochés à la personne détenue et sur la personnalité de celle-ci. L'auteur de ce rapport ne peut siéger en commission de discipline. ".

13. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du registre de la commission de discipline du 17 avril 2020 devant laquelle M. D a comparu, qu'elle était composée, outre de sa présidente, d'un premier assesseur surveillant et d'un second assesseur civil, lequel a été choisi sur la liste des assesseurs à la commission de discipline du centre pénitentiaire de Nantes établie le 26 décembre 2019 par le président du tribunal de grande instance de Nantes. En outre, alors que les initiales de l'assesseur surveillant ayant siégé à la commission de discipline sont " L. E. C. ", les initiales du surveillant ayant rédigé le compte rendu d'incident sont " R. P. " et le rapport d'enquête a été rédigé par M. C. Il est ainsi établi qu'il ne s'agit pas des mêmes personnes. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition de la commission de discipline doit être écarté.

14. En dernier lieu, en vertu de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale, alors en vigueur, le fait pour un détenu de refuser d'obtempérer aux injonctions des membres du personnel de l'établissement constitue une faute disciplinaire. Par suite et en dehors de la seule hypothèse où l'injonction adressée à un détenu par un membre du personnel de l'établissement pénitentiaire serait manifestement de nature à porter une atteinte à la dignité de la personne humaine, tout ordre du personnel pénitentiaire doit être exécuté par les détenus et le refus d'y obtempérer constitue une faute disciplinaire.

15. M. D, qui reconnaît avoir refusé de changer de cellule le 15 avril 2020, faits constitutifs d'une faute disciplinaire de 2ème degré pour lesquels la commission de discipline s'est réunie pour statuer, soutient qu'il était fondé à ne pas exécuter une telle injonction dès lors que la mesure qui lui était imposée était de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine. Toutefois, en se bornant à produire les rapports de visite du centre de détention de Nantes établis par le contrôleur général des lieux de privation de liberté en 2011 et 2023 et à faire valoir que la présence d'un caillebotis à la fenêtre de la cellule qu'il lui était demandé d'intégrer limitait la circulation de l'air et l'entrée de la lumière naturelle, il ne l'établit pas. Le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir que la sanction de deux jours de placement en cellule disciplinaire prise à son encontre par la commission de discipline est disproportionnée au regard de la faute commise, alors qu'il encourait une sanction d'une durée de quatorze jours en application des dispositions citées ci-dessus de l'article R. 57-7-47 du code de procédure pénale, et que la commission de discipline a entendu imputer à la sanction prononcée le temps déjà passé en cellule disciplinaire à titre préventif. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

16. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions qu'il conteste.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me Gouache et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

M. Barès, premier conseiller,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

Le rapporteur,

M. BARES

Le président,

C. CANTIE

La greffière,

F. MERLET

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2102667

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