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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2103499

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2103499

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2103499
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation12eme chambre
Avocat requérantCHAVKHALOV

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 30 mars 2021 et le 21 juillet 2021, M. D C, représenté par Me Chavkhalov, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 décembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 18 juin 2020 par laquelle le préfet du Bas-Rhin a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire droit à sa demande de naturalisation ou de réexaminer sa demande de naturalisation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de la décision attaquée ne justifie pas de sa compétence ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne saurait être fait droit à la demande de substitution de motifs présentée par le ministre de l'intérieur en défense dès lors que les deux nouveaux motifs invoqués ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juin 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- M. C ne justifie pas d'une intégration professionnelle suffisante ;

- le motif tiré de ce que M. C a aidé au séjour irrégulier de sa compagne pourra être substitué au motif initial de la décision attaquée, en tant que de besoin ;

- les moyens de la requête sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Milin a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant russe né en 1989, demande au tribunal d'annuler la décision du 2 décembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 18 juin 2020 par laquelle le préfet du Bas-Rhin a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation.

2. Conformément aux dispositions de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, le directeur de l'accueil, de l'intégration et de la citoyenneté dispose de la délégation pour signer au nom du ministre chargé des naturalisations, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous son autorité. Par décret du 28 septembre 2016, publié au Journal officiel de la République française du 29 septembre 2016, Mme B a été nommée directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité. Par une décision du 12 septembre 2019, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française du 14 septembre 2019, Mme B a accordé à M. A, chef du bureau des affaires juridiques, du précontentieux et du contentieux et signataire de la décision attaquée, une délégation de signature à cet effet. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de ce signataire doit être écarté comme manquant en fait.

3. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. C, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que le postulant n'avait pas fixé, en France, le centre de ses intérêts familiaux.

4. Aux termes de l'article 21-16 du code civil : " Nul ne peut être naturalisé s'il n'a en France sa résidence au moment de la signature du décret de naturalisation ". Ces dispositions imposent à tout candidat à l'acquisition de la nationalité française de résider en France et d'y avoir fixé durablement le centre de ses intérêts familiaux et matériels à la date à laquelle il est statué sur sa demande. Pour apprécier si cette dernière condition est remplie, l'administration peut notamment se fonder, sous le contrôle du juge, sur la durée de la présence du demandeur sur le territoire français, sur sa situation familiale, ainsi que sur le caractère suffisant et durable des ressources qui lui permettent de demeurer en France. Le ministre auquel il appartient de porter une appréciation sur l'opportunité d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite peut légalement, dans le cadre de cet examen d'opportunité, tenir compte de toutes les circonstances de l'affaire, y compris de celles qui ont été examinées pour statuer sur la recevabilité de la demande.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'en retenant un tel motif alors que l'intéressé réside en France, où il s'est vu reconnaître le statut de réfugié, depuis 13 ans, est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée, est père d'une enfant française issue d'une première union et vit en couple avec sa concubine avec laquelle il a eu trois enfants, le ministre a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Pour établir que la décision attaquée est légale, le ministre fait valoir dans son mémoire en défense que la décision attaquée est fondée sur l'aide au séjour irrégulier apportée par M. C à sa concubine.

8. M. C ne conteste pas mener, depuis au moins l'année de naissance du premier enfant du couple soit 2018, une vie commune avec sa compagne, laquelle est dépourvue de titre de séjour depuis son entrée irrégulière en France, la demande de titre de séjour de celle-ci ayant été rejetée par deux fois par le préfet du Bas-Rhin dans le courant de cette même année 2018. En outre, les dispositions de l'article L. 622-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoient que l'aide au séjour irrégulier d'un étranger ne peut donner lieu à des poursuites pénales lorsqu'elle émane de son conjoint, ne font pas obstacle à ce que le ministre chargé des naturalisations prenne en compte cette situation à l'occasion de son examen de l'opportunité d'accorder à un étranger la nationalité française, sans que celui-ci puisse utilement exciper, à cet égard, d'une méconnaissance du principe de fraternité. Par suite, eu égard aux larges pouvoirs dont il dispose pour apprécier l'opportunité d'accorder ou non la nationalité à l'étranger qui la sollicite, le ministre de l'intérieur pouvait, sans commettre une erreur manifeste d'appréciation ajourner pour une durée de deux ans, pour ce motif, la demande de naturalisation présentée par M. C.

9. Il résulte de l'instruction que le ministre de l'intérieur aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ce motif. Il y a lieu de procéder à la substitution demandée laquelle n'a pas privé l'intéressé d'une garantie.

10. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gourmelon, présidente,

Mme Milin, première conseillère,

M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.

La rapporteure,

C. MILIN

La présidente,

V. GOURMELONLa greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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