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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105025

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105025

jeudi 28 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105025
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 8ème chambre
Avocat requérantCHAUVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mai 2021, M. D E, représenté par Me Chauvière, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 avril 2021 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le Tchad comme pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de procéder à un nouvel examen de sa situation, tout en lui délivrant, le temps de ce réexamen, un récépissé valant autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la compétence de sa signataire n'est pas établie ;

- sa motivation est insuffisante ; cette motivation ne permet pas de s'assurer qu'un examen précis et approfondi de sa situation a bien été réalisé ;

- le préfet a méconnu son droit d'être entendu ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur manifeste d'appréciation ; il a été contraint de quitter rapidement son épouse et ses enfants restés au Tchad ; il ignore où ils se trouvent et s'ils sont encore vivants ; sa vie privée et familiale se trouve désormais centrée en France ; sa sœur et son beau-frère sont réfugiés à Reims ;

Sur la décision portant fixation du pays de destination :

- la compétence de sa signataire n'est pas établie ;

- sa motivation est insuffisante ; cette motivation ne permet pas de s'assurer qu'un examen précis et approfondi de sa situation a bien été réalisé ;

- le préfet a méconnu son droit d'être entendu ;

- le préfet a méconnu l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le préfet n'indique pas sur quels éléments, autres que les décisions des instances d'asile, il s'est fondé pour considérer que son renvoi au Tchad ne représente aucun danger alors même qu'il a été emprisonné dans ce pays.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que l'ensemble des moyens soulevés par le requérant sont mal fondés.

Par décision du 12 mai 2021, le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale a été accordé à M. E.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Martin, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 à L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 mars 2022 :

- le rapport de M. A ;

- et les observations de Me Chauvière, avocate de M. E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant tchadien né en 1975, déclare être entré sur le territoire français le 30 mars 2019. Le 27 juin 2019, il a déposé une demande d'asile auprès des services de la préfecture de la Loire-Atlantique. Sa demande a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) du 18 novembre 2019. Ce rejet a été confirmé par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (Cnda) du 30 novembre 2020. Le préfet de la Loire-Atlantique, n'ayant été saisi par l'intéressé d'aucune demande de titre de séjour sur un autre fondement que celui du droit d'asile ou du bénéfice de la protection subsidiaire, a pris, le 22 avril2021, sur le fondement du 6° du I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un arrêté faisant à M. E obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et désignant le Tchad comme pays de destination. M. E demande, par la présente requête, l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué du 22 avril 2021 a été signé par Mme C B, directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par arrêté du 17 mars 2021, publié le 18 mars 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Loire-Atlantique lui a donné délégation à l'effet de signer notamment les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que, notamment, les articles L.511-1 I 6° et II et L.743-1 à L.743-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle comporte des éléments de la biographie de M. E relatifs notamment à l'ancienneté de sa présence en France, aux démarches qu'il a accomplies afin d'obtenir l'asile et à sa situation personnelle et familiale. Elle précise ainsi que M. E est marié avec six enfants, qu'il n'établit pas détenir d'attaches personnelles anciennes, intenses et stables en France ni être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident son épouse et ses enfants et où il a vécu de nombreuses années. Dès lors, ladite décision, qui n'est pas stéréotypée, doit être regardée comme suffisamment motivée. Il ressort de cette motivation que le préfet a bien procédé à un examen préalable suffisamment précis et approfondi de la situation du requérant.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il n'implique toutefois pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, l'étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. En particulier, lorsqu'il demande l'asile ou le réexamen d'une demande d'asile préalablement rejetée, l'étranger, du fait même de l'accomplissement de cette démarche qui vise à ce qu'il soit autorisé à se maintenir en France et ne puisse donc pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement forcé, ne saurait ignorer qu'en cas de refus il sera en revanche susceptible de faire l'objet d'une telle décision. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande d'apporter toutes les précisions qu'il juge utile. En principe, il se trouve ainsi en mesure de présenter à l'administration, à tout moment de la procédure, des observations et éléments de nature à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

5. En l'espèce, s'il est constant que M. E n'a pas été invité par l'administration à présenter, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, ses observations écrites ou orales sur la perspective d'une mesure d'éloignement, il ne pouvait ignorer, dans la mesure où il était informé du rejet définitif de sa demande d'asile, qu'il était susceptible de faire l'objet d'une telle mesure, alors même qu'il ne soutient, ni n'allègue, avoir présenté une demande de titre de séjour sur un autre fondement. Il ne ressort pas, en outre, des pièces du dossier que le requérant aurait été privé de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

7. M. E, dont la durée de séjour en France était de deux ans et un mois à la date de la décision attaquée, ne justifie sur le territoire national d'aucune attache particulière, familiale ou privée d'une autre nature, ancienne, intense et stable. Il n'établit pas sérieusement être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 44 ans. S'il fait valoir que sa sœur et son beau-frère ont obtenu le statut de réfugié et résident régulièrement en France avec leurs quatre enfants, il ne fournit aucune pièce justifiant de la fréquence de ses relations avec eux. S'il fait aussi état de la présence en France de neveux, nièces et cousins, il ne justifie pas davantage de l'importance de ses relations avec ceux-ci. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions du séjour de l'intéressé en France, le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels a été décidée la mesure d'obligation de quitter le territoire français. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 précité doit être écarté. Pour les mêmes motifs de fait, le préfet n'a pas davantage commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de l'obligation de quitter le territoire français litigieuse sur la situation personnelle de M. E.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant désignation du pays de destination :

8. En premier lieu, la décision fixant le pays de destination comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle se réfère notamment aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'absence de justification par M. E de l'existence d'une menace personnelle en cas de retour dans son pays d'origine. Dès lors, la décision fixant le pays de destination est suffisamment motivée.

9. En deuxième lieu, le requérant ne justifie pas avoir fait part au préfet, antérieurement à la prise de l'arrêté attaqué, des raisons pour lesquelles il ne souhaite pas retourner au Tchad. Dès lors, la circonstance que le préfet n'a pas mentionné ces raisons dans les motifs de son arrêté ne suffit pas à établir qu'il n'aurait pas procédé à un examen préalable approfondi de la situation de l'intéressé.

10. En troisième lieu, pour les motifs exposés aux points 4 et 5 du présent jugement, le moyen tiré de ce que le préfet aurait méconnu le droit de M. E d'être entendu préalablement à la désignation du Tchad comme pays de renvoi doit être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 513-2 alors en vigueur du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

12. M. E, dont, à la date de la décision attaquée, la demande d'asile avait été rejetée par l'Ofpra et la Cnda, soutient qu'il a subi de graves persécutions de la part des autorités tchadiennes en raison de son engagement au sein du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT), dont son beau-frère est l'un des leaders, qu'il a été arrêté puis détenu et que les conditions de son départ du Tchad lui font craindre de subir de nouvelles violences en cas de retour dans ce pays. Toutefois, il ne produit au soutien de ses allégations aucun élément de nature à circonstancier ses craintes ni aucun document nouveau qui tendrait à apporter la preuve d'autres faits que ceux qui étaient allégués devant l'Ofpra et la Cnda et de nature à justifier une appréciation différente de celle déjà portée sur les conséquences qu'aurait pour sa situation personnelle le retour au Tchad. Ainsi, il ne démontre pas qu'il serait personnellement et actuellement exposé à des risques réels et sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique dans le cas d'un retour dans son pays d'origine. Par suite, les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont pas été méconnues.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 22 avril 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. D'une part, le rejet des conclusions à fin d'annulation présentées par M. E entraine, par voie de conséquence, celui de ses conclusions à fin d'injonction.

15. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par M. E au profit de son conseil, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Chauvière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

L. A La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique

en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

V. Malingre

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